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INDEX DE L'ESPRIT DES JOURNAUX | ARTICLES DE L'ESPRIT DES JOURNAUX
Épître à Thémis, suivie d'un Dialogue de Pégase et de Cl***, et d'une Épître à M. de Champfort
Claude-Joseph Dorat
L'ESPRIT DES JOURNAUX, 1775, Tome I, p. 136-46 [Réf. Gedhs : 750111]
De ces trois petits ouvrages, échappés au pinceau brillant et léger de M. Dorat, l'un est un tribut à l'amitié, l'autre est une sortie un peu vive contre un auteur dont les critiques peu ménagées ont dû le préparer à des représailles; le troisième est relatif au grand événement qui signale la première année du règne de Louis XVI, et rend à la justice des Magistrats qu'elle n'avait cessé de pleurer.
L'Épître à Thémis ne pouvait paraître dans des circonstances plus heureuses : l'auteur semblait les avoir prévues, il y a quelques mois lorsqu'il faisait dire au jeune Pepin montant sur le trône, aux États assemblés :
Je rends aux Tribunaux leur auguste exercice,
On sait l'effet que produisit ce vers[*] changé si souvent pendant les représentations d'Adélaïde de Hongrie et restitué à l'impression. Dès lors on préparait dans le silence le grand événement que le poète célèbre aujourd'hui.
M. Dorat parcourut gaiement les différentes époques où suivant la fable et l'histoire, l'influence de Thémis a été plus ou moins forte dans la société.
Voici son début.
Au temps de Rhée, en ces jours fabuleux, Tu vins, dit-on, visiter notre terre : Mais l'homme, hélas! ébauché par les Dieux, Sa cruauté, son orgueil, sa misère, Tous les excès que le soleil éclaire T'eurent bientôt fait remonter aux cieux, Tu parus peu sous ce triste hémisphère. Le siècle d'or fut celui des brigands; Les fils alors dépossédèrent leur père; Le bon Saturne avalait ses enfants; Et toutefois à consulter Ovide, Sur tes autels fumait un pur encens; Du champ d'autrui l'on n'était point avide,
Toute l'année était un long printemps : Des flots de lait serpentaient dans les plaines; Flore y fixait les Zéphirs inconstants : Le miel coulait de l'écorce des chênes : Et la campagne, à l'homme ami du bien, Prodiguait tout sans qu'on y semât rien
Ovide ment. Puis, croyez aux sornettes, Aux beaux discours de Messieurs les Poètes, Tu sais la foi qu'on doit à leurs romans, Laissant ton nom et la fourbe à ta suite, Toujours prônée, et toujours éconduite,
Voilà ton sort dès le berceau des temps,
L'auteur nous donne ensuite la liste des principaux législateurs, dont il fronde gaiement les principes et les vues. La vertu de Confucius, dit-il n'est point triste :
Ce demi-Dieu mit quelque frein au vice;
Mais en dépit de son législateur
Tu le sais trop, le Chinois est voleur,
Et ce défaut gâte un peu la justice.
Quant à Lycurgue :
Son but est faux, son code est meurtrier;
Il a l'esprit d'un moine atrabilaire
Dictant ses lois dans un cloître guerrier.
Justinien saisit le fil heureux
Qui le guida dans tes routes désertes.
Il s'illustra par un code fameux,
Vengea tes droits et répara tes pertes.
Peut-être aussi j'en serai mon héros :
Mais de la vue il priva Bélizaire;
Il fut ingrat, violent, sanguinaire;
Ses cruautés ont flétri ses travaux,
En m'opprimant, qu'importe qu'on m'éclaire?
Ce qu'il dit de Mahomet nous paraît assez piquant :
Que dirons-nous de ce fils d'Abdala,
Législateur, conquérant et prophète,
Qui se moquant de la plainte indiscrète,
Au nom du ciel cent fois te viola :
Qui, dans le sang, sur de vastes ruines,
Le sabre en main, au trône s'éleva;
Dans ses loisirs battait ses concubines,
Fit quelques lois, ou plutôt les rêva;
Qui sur l'erreur fonda son diadème,
Déshonora le Dieu qu'il fit parler;
Et cependant arrangea pour lui-même
Un paradis
où je voudrais aller!
Le portrait de Pierre-le-Grand est remarquable.
Pierre mérite un renom plus auguste;
Pour être grand, il cessa d'être
juste.Il eut l'esprit, non le cur d'un héros.
Rectifiant les abus par des crimes,
Législateur entouré de victimes,
Sa palme est triste et croit sur des tombeaux.
Mécontent de tous les pays et de tous les états, qui paraissent à l'auteur avoir méconnu Thémis également, c'est parmi nous, et dans ces jours nouveaux, qu'il la voit réellement.
Plus fortuné, le peuple te désire. L'économie, appui de ton empire,
Introduit l'ordre au milieu du chaos :
Sully renaît, Machiavel expire.
La probité va régner à son tour :
Chacun pourra, tel est le droit du jour,
Faire le bien
sans trop se compromettre,
Et sans risquer d'effaroucher la cour.
Cette épître est terminée par des portraits fort chers à la nation. En les voyant on reconnaît bien vite les modèles.
Juste et sensible, une Reine adorée,
L'honneur du trône, où brille la beauté,
Pour faire aimer ton austère sagesse
Conduit vers moi ta tendre humanité.
Pallas te suit, la loi te sert de guide,
Et te précède avec sécurité :
Un jeune Roi te couvre d'une Égide,
Et des rayons de son autorité.
Plus d'intriguant, plus d'exacteur avide;
Le droit public sera seul consulté;
Tout se ranime
Et la fable d'Ovide
Pourra fort bien être une vérité.
Le Dialogue de Pégase rappelle celui du Vieillard dont tous les Journaux ont parlé dans le temps. Nous transcrirons une partie de celui-ci, en laissant de côté les traits trop satyriques.
On suppose que Pégase, mécontent de la manière dont l'a traité le Vieillard agriculteur, arrive à la porte de M. Cl***, qui n'a pas les goût champêtres; il frappe avec un peu de bruit.
Qu'est-ce donc? dès l'aurore on assiège ma porte!
On ne peut à son aise en ce triste univers,
Composer savamment de la prose et des vers!
C'est quelque auteur, je gage. À peu près, que t'importe?
S'avisa-t-on jamais de venir si matin?
Les instants me sont chers; laisse-moi, je te prie.
J'éprouve, en ce moment, les douceurs de la vie,
Et j'écris avec goût du mal de mon prochain.
Va-t-en; je n'ouvre pas. L'ami, je suis Pégase.
Mon voyage à Ferney m'a donné de l'humeur.
Ouvre, nous médirons du vieil agriculteur.
Nous médirons? attends que j'achève ma phrase.
Comme te voilà fait
par quel sort inhumain?...
Sais-tu bien qu'entraîné dans ma course immortelle,
J'ai fait depuis Homère un terrible chemin?
Allons, héberge-moi, je te serai fidèle.
Je mordrai les passants, j'adopterai tes goûts;
Me cabrant, regimbant, ombrageux et jaloux,
Pour mieux te ressembler, et te prouver mon zèle.
Il parle avec esprit? tu ne vois donc plus?
Mais je vais quelquefois à petites journées.
J'ai vécu, mon très cher, quatre à cinq mille années :
De vieillesse et d'ennui j'ai les jarrets perclus.
Apollon a souvent changé mes destinées :
Si je crois ce qu'on dit, Meduse m'enfanta :
Je fis de mes talons jaillir une fontaine.
Bellérophon sur moi courut la prétentaine;
Pour battre la chimère, au diable il m'emporta;
Je me nourris longtemps des gazons d'Hippocrène.
Comme un franc étourdi Pindare me monta;
(Votre Rousseau depuis imita ses caprices.)
Multipliant sous lui mes écarts vagabonds,
Sur la cime des rocs, au bord des précipices,
Je m'élançais alors et par sauts et par bonds.
Mofchus, Anacréon pleins d'adresses et de grâces,
Me remirent au pas. Escorté par les jeux,
En Épicurien je vivais avec eux,
E je paissais les fleurs qui parfumaient leurs traces,
L'Amante de Phaon venait chaque matin
M'offrir, en souriant, des roses dans sa main.
Sophocle m'exerça par ses courses hardies;
Euripide moins fort, n'en eut pas moins d'ardeur;
Eschyle échevelé me remplit de terreur;
Nous paraissions tous deux guidés par les Furies,
J'abandonnai la Grèce au bruit du nom romain.
Je fus légèrement ménagé par Horace.
Ovide m'égara dans le plus doux chemin,
Lucrèce indépendant m'inspira son audace :
Juvenal me fournit avec un bras d'airain :
Par Virgile aguerri, je bronchai sous le Stace,
Et je voyais de loin arriver mon destin.
Longtemps on me crut mort, craignant la barbarie,
J'avais paisiblement regagné l'écurie :
Le Dante avec humeur vint m'en tirer soudain,
L'il morne et ténébreux conforme à son génie,
Regrettant les valons de l'antique Ausonie,
En croupe je portai le spectre d'Ugolin.
Peintre de l'enjouement, honneur de l'Italie,
L'Arioste accourut avec un front serein.
J'adoptai l'hypogriphe enfant de sa folie,
Et bientôt je livrai mon dos et mon destin
Au Chantre intéressant de la tendre Herminie
Tous ses cavaliers-là m'avaient mené grand train;
J'avais l'oreille basse et les ailes traînantes;
Il fallut réparer mes forces languissantes;
Mais sur les bords français je reparus enfin.
Malherbe parmi vous ennoblit mon allure;
De la palme lyrique il ombragea mon front.
Je jetai Chapelain au bas du double mont,
En embrassant Gombault il roula sur Voiture.
Molière prit leur place et me fit détaler.
La Fontaine indulgent et plein de bonhomie,
Guidé par la nature et par ma fantaisie,
Me suivit, sans mot dire, où je voulus aller.
La houssine à la main, Boileau grave et sévère,
Châtia de mon vol l'aisance irrégulière :
Je ne pus avec lui faire un pas sans trembler;
Je l'estimais beaucoup, mais je ne l'aimais guère.
Corneille vint à moi; son fier et noble aspect,
Sans trop m'effaroucher, m'inspira du respect.
De son bras vigoureux je ressentis l'atteinte :
Il me fit pénétrer dans les palais des Rois;
Tous mes crins se dressaient aux accents de sa voix,
Et tant qu'il m'a conduit, j'ai méconnu la crainte.
Il me brusquait parfois; c'était assez son ton;
Il fallut nous quitter, et j'acquis sous Racine
Des mouvements plus doux, une bouche plus fine.
Dans des sentiers sanglants je suivis Crébillon;
Quoiqu'il fût violent, j'aimais son caractère;
Il dédaignait les lieux frayés par d'autres pas;
Et malheureusement j'étais déjà bien las,
Quand il fallut encor galoper sous Voltaire.
Celui-là, par exemple, a dû te rudoyer.
Mais non, s'il m'en souvient il eut la main légère;
Je le vis autrefois ferme dans l'étrier,
Courant bride abattue, et malgré ma colère,
Il faut que j'en convienne, il est bon écuyer.
On s'attend bien que cette réplique de Pégase trompe l'espérance de l'Auteur qui comptait sur l'humeur du coursier, et qui en prend à son tour. Pégase fâché sait être juste, et c'est une belle leçon que le cheval donne à l'homme :
Cite, cite du moins Brutus, la Henriade,
Cet immortel tableau du meilleur de nos Rois;
Cite ce Mahomet, monument du génie,
Où la force du style est jointe à l'harmonie,
Dont le vaste intérêt et l'époque et les murs,
Dont le coloris mâle et la pompe énergique,
Transmettent à grands raits aux yeux des spectateurs,
La sombre majesté de Melpomène antique
Rappelle-toi Tancrède et Mérope et Zaïre,
L'aimable Adélaïde et Vendôme et Nemours,
Les sauvages vertus de la sensible Alzire,
Tous ces écrits charmants dictés par les Amours,
Que l'on revoit cent fois, que cent fois on veut lire,
Qu'un peuple délicat ne cesse d'adorer
Ouvre
ces annales brillantes
Où chaque nation contemple ses erreurs,
Ses tyrans, ses fléaux, surtout ses bienfaiteurs,
Où la philosophie, avec légèreté,
Des attentats des sorts venge l'humanité;
Frappe indistinctement, d'un joyeux anathème,
Insulte aux oppresseurs de vous autres humains,
Et montre à l'univers la liberté qu'il aime.
Jette les yeux
Sur ces riens enchanteurs délices de vos belles,
De l'enjouement français restes si précieux,
Toujours accumulés sans peser sur mes ailes.
On a généralement applaudi l'Épître à Thémis; le Dialogue n'a pas eu moins du succès, malgré quelques écarts que l'auteur s'y est permis. On lit dans l'Avertissement qui précède ce dialogue : « C'est une plaisanterie qu'on hasarde en réponse à des tomes d'invectives
Si on trouve la conversation un peu vive, qu'on se ressouvienne que c'est un cheval qui parle à un faiseur de Libelles. Ces gens-là ne se piquent ni d'honnêteté ni de modération. » On a observé, en blâmant les traits trop satyriques répandus dans le Dialogue, et dans les ouvrages de M. Cl***, que ce n'était pas ainsi que Bouhours notait les fautes qu'il apercevait dans les bons ouvrages de son temps.
L'Épître adressée à M. de Champfort fait honneur au talent et au caractère de M. Dorat; quoiqu'elle n'ait rien à craindre du voisinage de Pégase, nous avons cru devoir l'en éloigner un peu. On la trouvera parmi les pièces fugitives.
[*] Lorsque l'on récita ce vers à la Comédie Française, la salle, où les spectateurs paraissaient entassés, retentit d'acclamations et d'applaudissements si universels, si long et si réitérés, que les acteurs en furent déconcertés. [Retour]
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