INDEX DE L'ESPRIT DES JOURNAUX | ARTICLES DE L'ESPRIT DES JOURNAUX

Anacréon Citoyen, etc.

Claude-Joseph Dorat

L'ESPRIT DES JOURNAUX, 1775, Tome III, p. 93-99 [Réf. Gedhs : 750308]

Mr. Dorat ne s'annonce que comme l'éditeur de ce conte, qu'il assure avoir été trouvé parmi les papiers de Desyvetaux : il ajoute que l'ouvrage, tel qu'il est, lui a été communiqué par M. Ligniville, neveu de l'auteur. Si cela est, il faut que Desyvetaux ait été doué du don de prophétie; sa prédiction est exactement l'histoire de nos jours, et le voile de l'allégorie est si transparent, qu'il n'y a pas moyen de s'y méprendre.

Pisistrate meurt; Hypparchus, qui comptait à peine quatre lustres, est appelé au trône d'Athènes; juste et bienfaisant, son cœur forme mille projets utiles; mais il fallait subvenir au besoin du moment, réformer sans aigrir les esprits.

Il fallait débrouiller le chaos des affaires,
Des vautours de l'État rogner un peu les serres;
Discerner les cœurs vrais des cœurs intéressés,
Chercher et recueillir, dans un dédale immense,
Les germes de bonheur qu'on avait dispersés :
Ces travaux ont souvent effrayé la prudence,
Et les plus clairvoyants y sont embarrassés.

On parlait alors dans la Grèce, d'un philosophe aimable, dont Théos célébrait les talents, le luth harmonieux, le paisible abandon et les riants écrits, dictés par la sagesse : il cultivait les vertus au sein des voluptés.

Voilà, dit Hypparcus, le conseil que je veux.
Je ne souffrirai point, quoique ma cour me dise,
Qu'un méchant me corrompe, ou qu'un pédant m'instruise;
Je désire un Mentor qu'environnent les jeux,
Qui, malgré sa science, ait l'esprit d'être heureux,
Et par un doux chemin au bonheur me conduise :
Partez, obéissez, cherchez Anacréon.

On part avec des lettres d'Hipparchus, on le trouve

Couchés tranquillement à l'ombre d'une treille,
Laissant tomber des fleurs de sa débile main,
Le front enluminé d'une couleur vermeille,
Peignant un cœur joyeux dans un sommeil serein;
Lycoris soutenait sa tête chancelante, etc.

Il croit rêver encore. Je me livre au sommeil sous ces berceaux : un songe m'offre le plaisir; et la faveur d'un Roi m'attend au réveil. Il balance, il cède à un regard de Lycoris, il comtat; enfin il se décide.

Hypparchus est aimable, Hypparchus m'intéresse :
Monarque et Citoyen, il est sacré pour moi.
Allons, il faut le voir, l'humanité m'en presse;
Il faut, mettant ma gloire à lui prouver ma foi,
Par un brillant exil honorer ma vieillesse,
Et faire mille heureux en conseillant un Roi.

Lycoris ne peut le retenir; mais, cachant la douleur qui le suit, il tourne encore les yeux vers sa retraite : il arrive, le peuple vole vers lui; Hypparchus le reçoit : venez, lui dit-il, sage voluptueux,

Liguons-nous pour le bien, et gouvernons tous deux…

Anacréon s'élance dans les bras du Prince.

Du trône et de ses Lois, j'ai peu d'intelligence;
Mais je suis sans parti, sans intérêt, sans fard;
Le zèle, près de vous, tient lieu de connaissance,
Et j'aime un jeune Roi qui consulte un vieillard.

Ce vieillard fait consister l'art de régner dans l'art d'être juste et sensible : ne pouvant tout voir, tout juger par lui-même, la vertu d'un Roi est de savoir choisir.

C'est celle de votre âge, et je vous la conseille.
Promettez-moi de fuir ces mortels caressants,
Qui des molles vapeurs d'un délicat encens,
Offusquent par degré la vertu qui sommeille;
Si la vôtre s'endort, le Peuple a cent Tyrans.

Il lui conseille d'éviter la guerre, d'aimer la paix, de protéger les arts.

Nous autres chansonniers, que parfois on dédaigne,
Nous avons notre prix vainement disputé.
Brillant avant-coureurs de l'immortalité,
Il faut qu'on nous chérisse, ou du moins qu'on nous craigne;
Et l'écho de nos voix, quand nous parlons d'un règne,
Répond et retentit dans la postérité.

Anacréon veut qu'Hypparchus prenne les maximes du trône dans son cœur.

La sensibilité fait plus que la sagesse…
Mais surtout soyez gai; c'est un de mes désirs.
Le méchant ne rit point, etc.

Nous ne suivrons pas tous les conseils d'Anacréon sur la bienfaisance, la douceur, l'humanité, l'insensible étiquette, etc.

Mais on dit qu'en ces lieux votre épouse adorée,
Veut, quoique Souveraine, agir plus librement,
De ce joug monotone être enfin délivrée,
Échapper au costume, et rire impunément.
J'approuve son projet, j'aime sa fantaisie.
On va donc nous prouver qu'on peut régner gaiement!

Anacréon finit donc par demander un prix au zèle qui l'amène.

C'est à table surtout que brille Anacréon…
Et je vais, s'il vous plaît, souper avec la Reine.
Je veux de mon vieux luth arracher quelque son,
Que mes derniers accents puissent la rendre vaine…
Vous eûtes les conseils, elle aura la chanson.

Nous citons encore ces vers :

De pampre couronné, je brave le trépas;
Une ivresse éternelle est ma philosophie;
J'ai du vin grec très vieux, une très jeune amie;
Je crois à son amour, j'adore ses appâts.
Le vin qu'elle a versé, se change en ambrosie,
Et le banquet fini, je suis Dieu dans ses bras.

Le grand homme à qui l'on ne peut contester les grâces d'Anacréon, et sa philosophie la plus aimable, en a presque l'âge; il s'est diverti de l'allusion. Anacréon citoyen, a-t-il dit agréablement, oh! c'est moi, je me suis reconnu tout de suite… Il n'y a que cette jeune Lycoris qui m'embarrasse.

Cette pièce est suivie de l'épître de Ninon à M. le Comte de Schouwalow. Cette femme célèbre fait l'histoire de son épicurisme. Elle retrace les portraits de ses amis : nous ne rapporterons que le suivant : le lecteur reconnaîtra sans peine l'original.

Pour ***, je ne l'aimai jamais :
Prude au cœur faux, se croyant philosophe,
Et bel esprit, sans en avoir l'étoffe,
Elle eut toujours bien plus d'art que d'attraits.
Son air dévot, ses mystiques adresses,
L'activité d'un manège prudent
Sanctifiaient ses utiles faiblesses.
Son confesseur était son confident :
Elle mêlait le divin au profane,
Et s'ennuyait majestueusement
Entre les bras de son auguste Amant,
Reine le jour, et la nuit Courtisane,
Sa grandeur même était son châtiment.

Suit une Épître à la lune. Le Poète lui propose de peupler son globe de ce que le nôtre a de trop. Il ne retient ici que ce qui l'amuse, et lui renvoie tout ce qui lui déplaît :

Ces Athlètes infortunés
Qui se présentent sur l'arène,
De linceuls encapuchonnés,
Risquent au grand jour de la scène,
Leurs funèbres colifichets,
Et du noir charbon des Anglais
Ont barbouillé leur Melpomène.

Il envoie encore dans la lune les Colonels-Législateurs qui dans le boudoir de leur maîtresse, font un code, pour réformer les mœurs; les bouffons cités et courus, qui prennent le béguin de Gille pour la couronne de Momus; les politiques à lunettes qui règlent le gouvernement; les espiègles clandestins, qui font de malins petits extraits, etc. Il en exempte tout ce qui nous instruit, ou nous amuse; nos bons écrits, nos jolis riens, Zadig, l'Encyclopédie, les grands livres, les petits vers; plus les bonnets au ques-à-co, à la sultane, à l'orphée, à l'abondance etc. plus les airs de Glouck, même ceux de Floquet, plus les travers de la bonne compagnie, les libertins agréables, les coquettes aimables, etc. etc. etc.

Il y a des morceaux agréables dans toutes ces pièces; en général elles sont caractérisées par la facilité et les grâces; mais on y a aussi observé des négligences.