|
INDEX DE L'ESPRIT DES JOURNAUX | ARTICLES DE L'ESPRIT DES JOURNAUX
À Lidie
Claude-Joseph Dorat
L'ESPRIT DES JOURNAUX, 1775, Tome VI, p. 265-66 [Réf. Gedhs : 750640]
Je ne sais; mais, jeune Lidie, Il me semble que les amants N'ont point assez de perfidie. Ils se perdront par la manie De trop montrer leurs sentiments. On ne fête dans ma patrie Que les Amours gais et fripons; L'attirail de la bergerie Est relégué dans nos chansons. Les adorateurs bien fidèles, Bien sensibles, bien langoureux, Sont si respectés de leurs belles, Qu'elles n'osent les rendre heureux. D'ailleurs eux-mêmes ils se nuisent Avec leur jargon répété; À citer le cur ils s'épuisent, Et ces Messieurs-là ne séduisent Ni les sens, ni la vanité. L'amant léger plaît à toute heure; C'est le modèle qu'il nous faut;
Jamais trop tard il ne demeure,
Il n'arrive jamais trop tôt :
Il rit, il veut, il importune,
Éveille, entretient les désirs,
S'exerce aux larmes, aux soupirs,
En trahit vingt, n'en aime aucune,
Brusque l'amour et la fortune,
Et n'est fidèle qu'aux plaisirs. Je ne ferai point d'épigrammes;
Mais je crois, j'ose le risquer,
Que l'amour-propre est chez les femmes
Ce que d'abord on doit piquer.
Dans la crainte de l'inconstance, Le cur résiste au sentiment; Il est sur les gardes souvent; Mais l'amour-propre est sans défense; On l'enivre avec de l'encens;
Il cède aux premières caresses.
Ô vous, souveraines maîtresses
De nos goût et de nos penchants,
Si nous étions tous bonnes gens,
Vous auriez bien peu de faiblesses. Tenez! à ne vous rien farder,
Il faudrait, je m'en désespère,
Vous tromper toujours pour vous plaire,
Et quelquefois pour vous garder.
|
|