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INDEX DE L'ESPRIT DES JOURNAUX | ARTICLES DE L'ESPRIT DES JOURNAUX
Histoire générale de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique
Histoire générale de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, contenant des discours sur l'histoire ancienne des peuples de ces contrées, leur histoire moderne et la description des lieux, avec des remarques sur leur histoire naturelle, et des observations sur les religions, les gouvernements, les sciences, les arts, le commerce, les coutumes, les murs, les caractères, etc. par M. L. A. R. (L'Abbé Roubaud.) Tomes XIII, XIV et XV de l'édition in-12. fromant le tome V de l'in-4to. À Paris, chez Desventes de Ladoué, Libraire, rue S. Jacques, 1775.
L'ESPRIT DES JOURNAUX, 1775, Tome VII, p. 3-32 [Réf. Gedhs : 750701]
[p.3] Les trois parties du monde qui font l'objet de cet ouvrage, avaient encore besoin [p.4] d'un historien, elles l'ont trouvé dans M. l'Abbé Roubaud. Des recherches savantes, des vues philosophiques, des peintures vives, animées, l'éloquence des choses en rendent la lecture attachante. On a trouvé tous ces caractères dans les premiers volumes qui ont fait connaître l'Asie et l'Afrique; celui-ci est consacré à l'Amérique. Il est fait avec plus de soin encore que les précédents. On y trouve plus de ces discussions qui intéressent l'humanité, de ces vues qui tendent à faire tomber le bandeau de dessus les yeux d'une fausse politique, et de cette critique courageuse qui déchire le voile dont l'erreur cherche à s'envelopper pour dessécher jusqu'aux germes du bonheur public.
Un Discours sur l'histoire ancienne de l'Amérique est placé à la tête de ce volume. C'est par l'histoire des murs des Américains qu'on a cherché à découvrir leur origine; les usages ressemblants de différents peuples éloignés les uns des autres, et dans des temps divers, ne sont pas toujours des preuves certaines; mais ils offrent des conjectures, et ce que l'on imagine tient toujours lieu de ce qu'on ne fait pas. On trouve ici un précis bien fait de tout ce qu'on à rêvé sur cet objet. On abandonne la confrontation des langues, et sans chercher la filiation des peuples de l'Amérique, on examine comment cette vaste contrée a pu être peuplée. Séparée au couchant et à l'orient des autres parties du monde par des terres immenses, elle se rap- [p.5] proche au nord et au nord-est e l'Europe et de l'Asie; M. l'Abbé Roubaud présume, après bien d'autres écrivains, que l'Asie et 'Amérique étaient liées autrefois par un isthme qui a été détruit par un tremblement de terre; il s'étend sur les preuves qui peuvent appuyer cette opinion, et en puisant dans toutes ses sources connues, il écarte avec beaucoup de goût et d'intelligence tous les mensonges semés dans ces sources. La couleur des Américains n' offre pas des détails moins piquants, ni moins bien vus. Toute cette dissertation remplie d'intérêt sert d'introduction à l'histoire même de ces peuples. Nous en extrairons plusieurs morceaux pour faire connaître le plan et la manière de l'auteur.
Le père Lafiteau, comme l'observe l'historien, a, par sa Comparaison des Murs des Américains et des anciens temps, très bien prouvé ce qu'il ne voulait pas prouver; qu'il était impossible d'arriver à leur origine par cette voie. Suivant le tableau qu'il trace, les coutumes du nouveau monde auraient été composées de coutumes de différentes nations de notre continent; et elles n'étaient pas plus les murs d'un tel peuple de l'Amérique, que les murs de telle nation de notre hémisphère. Les usages les plus bizarres ne jetteront pas plus de lumière sur leur origine. Par exemple, chez les Galibis, les Caraïbes, etc. les maris se mettent au lit ou dans le hamac, lorsque leurs femmes sont accouchées; cette coutume est commune aux Ibé- [p.6] riens, aux anciens Corses, à des Tartares, aux Tibaréniens d'Asie et à divers autres peuples de l'Espagne et de l'Orient; elle était même conservée dans le Béarn, et c'est ce qu'on appelait faire la couvade. Lequel de ces peuples l'aura-t-il enseigné aux autres? Et de quel point sera-t-elle partie pour faire le tour du monde? Quelques Européens, en voyant des Américains en couche et du lait dans leurs mamelles, ont dit que dans le Sud de ces contrées, les hommes allaitaient leurs enfants. M. Boulanger, dans son Antiquité dévoilée par les usages, regarde la conduite des maris Galibis, Ibériens, Corses, etc. comme une sorte de pénitence, fondée sur la honte et le repentir d'avoir donné le jour à un être de son espèce. Cette conjecture n'est pas heureuse. L'auteur des Recherches sur les Américains, M. de Paw, pense qu'on veut par là donner à connaître que les maris ont eu autant de part à la génération que les femmes; et que, comme si le premier produit de leurs amours les eût énervés, ils se nourrissent alors de mets succulents pour rétablir, disent-ils, leurs forces, épuisées par les efforts de la paternité. Il est difficile de donner la raison de semblables bizarreries, puisqu'elles ne paraissent pas être selon la raison; «Mais, ajoute ici M. Roubaud, nous ne devons jamais oublier qu'il en est de la plupart des coutumes comme des hiéroglyphes; nous n'y trouvons que de la bizarrerie, parce que nous en ignorons le [p.7] sens et l'analogie. Ne serait-il pas permis d'imaginer que celle dont nous parlons, a eu pour première cause un sentiment très naturel et un motif très louable? Les maris, après l'accouchement de leurs femmes, ne se seraient-ils pas mis au lit pour échauffer, comme les animaux, d'une chaleur naturelle, les nouveaux-nés, pendant que leurs femmes se seraient purifiées de leurs souillures? Cette pratique ne serait certainement pas insensée, car on ne saurait douter qu'elle ne fut salutaire pour les enfants. Cette conjecture est d'autant plus vraisemblable, que les Basques nous l'insinuent eux-mêmes, par le nom qu'ils donnaient à cette pratique : ils entendaient couver les nouveaux-nés, ou fomenter leur chaleur par une chaleur analogue.»
En donnant ses remarques sur la couleur et la constitution physique des Américains, l'historien a soin d'écarter de cette discussion les mensonges multipliés des voyageurs, dans les relations de l'Amérique sur les singularités de l'espèce humaine. Il laisse à Jacques Cartier ses sauvages septentrionaux, à la face velue et à la marche quadrupède; à tel autre voyageur, ses petits hommes monopèdes et très lestes, avec une seule jambe; à ceux-là, leurs peuples à pattes d'oie; à ceux-ci, leurs esclaves aux pieds en queue d'écrevisse; à Vasco Nunnez, et autres, leurs peuplades de Nègres aux environs de Quarqua; à Cortez, sa race blafarde de l'isthme Darien; aux Por- [p.8] tugais leurs troupeaux de sirènes nageant dans la mer du Brésil; à une autre nation, ces hommes marins pêchés à la Martinique; à la plupart des anciens voyageurs, leurs hermaphrodites de la Floride, etc. Il n'y a dans le nouveau monde d'autres Noirs que ceux que la tyrannie y transplante, ou leurs enfants, quoique plusieurs nations y soient placées sous la zone torride. La couleur cuivrée est celle de tous les Américains, uniquement différenciés par des tons et des nuances plus ou moins fortes.
Des considérations sur les Esquimaux et les Patagons, les deux extrêmes de la force et de la faiblesse de la nature, conduisent l'historien à prouver contre M. de Paw, l'existence des Patagons, ce peuple de géants, et il est difficile de se refuser à la force des autorités qu'il rapporte. Les voyageurs sont partagés sur la nature de ces Indiens; mais tous s'accordent à leur donner une grandeur au-dessus de la commune. M. de Paw, fonde sa négative sur ce qu'on n'a vu en Europe, ni Patagon vivant, ni aucun squelette de Patagon. Son adversaire lui répond que les navigateurs n'avaient pas cru mériter le blâme des hommes sages et justes, en manquant plutôt à la curiosité indifférente des Européens, qu'au droit naturel des Américains; qu'un seul Patagon, mort ou vif, d'une taille extraordinaire, n'aurait pas démontré l'existence d'une race colossale; qu'il aurait donc fallu, attendu le danger de perdre ces esclaves [p.9] dans le trajet, embarquer une cargaison de Patagons, ou de leurs squelettes : ce n'est pas là l'objet des navigateurs autour du monde.
Par ces traits et quelques autres semblables, M. l'Abbé Roubaud, n'a fait que préluder contre l'auteur des Recherches sur les Américains. Pour lui faire une guerre ouverte, il expose l'analyse de son ouvrage dans les rapports qu'il a avec le sauvage américain, et les qualités du sol et de l'atmosphère de l'Amérique. Il en résulte que le dessein particulier de M. de Paw, est de prouver la décadence, la dégénération et la défaillance de la nature dans les régions occidentales. Nous nous bornerons à rapporter quelques traits de la critique de ce système. Voyons d'abord comment l'historien justifie les Américains de l'imputation de stupidité. C'est aux progrès dans l'art des subsistances que nous reconnaîtrons le génie des sauvages. Ils savaient mille manières d'apprêter le maïs, la cassave, les patates, les viandes que quelques-uns faisaient cuire dans des chaudières de bois. Ils tiraient des fruits, des grains, des racines, etc des variétés singulières de boissons, tant douces que fortes. Les bêtes fauves, les poissons, les plantes leurs donnaient différentes huiles. Ils avaient diverses sortes de pâtes de conserve. Ils cultivaient plusieurs plantes. Ils jetaient donc les premiers fondements de la société civile. L'usage du fer leur était inconnu. M. de Paw, dit qu'il y a peu de mi- [p.10] nes de fer dans toute l'étendue de l'Amérique. «Les Américains étaient donc stupides, parce qu'ils ne savaient pas multiplier les mines de fer? Ils étaient donc stupides, parce qu'ils ne savaient faire des charrues, des bêches, des faux avec de mauvais fer dont l'industrie européenne ne sait pas fabriquer des clous? Pardonnons donc aux Péruviens de n' avoir pas forgé le fer; ils n' en avaient qu'une mauvaise mine. Pardonnons-le aux Chiliens; ils n'en avaient point; pardonnons-le aux Mexicains, ils en avaient peu, et ne le connaissaient pas; pardonnons-le à tous les autres Américains; ils n'étaient pas plus heureux, et ne soyons pas surpris que l'Amérique, presque dépourvue de fer, ne fût pas généralement défrichée par une multiplication d'instruments de fer.»
M. l'Abbé Roubaud tourne souvent les armes de M. de Paw, contre lui-même, comme nous allons le faire voir ici. Ce philosophe prétend que l'avarice de la nature n'a été nulle part plus remarquable que dans l'Amérique septentrionale. L'historien lui prouve par ses propres termes, que la nature a été plutôt prodigue qu'avare envers cette vaste contrée. «En examinant, dit-il, l'histoire et l'origine de presque tous nos légumes, de nos plantes potagères, de nos arbres fruitiers, et même de nos grains, on s'aperçoit qu'ils sont exotiques, et qu'ils ont été successivement importés d'un autre climat dans [p.11] le nôtre, où la culture et le labourage les ont naturalisés.» En admettant cette proposition pour la Germanie, la grande Bretagne et les Gaules, le critique conclut que l'Europe n'est riche qu'en productions empruntées, et que l'Amérique au contraire ne tenait rien que d'elle-même.
Du sol et des plantes, on passe à l'homme lui-même, par lequel il convient de juger la nature. «Oserons-nous mettre en parallèle l'homme physique de l'Europe, demande l'historien, avec l'homme physique de l'Amérique? L'un est bientôt affaissé sous le poids des injures de l'air, l'autre le porte légèrement. L'un ne résiste ni à la faim, ni à la soif, ni à l'intempérance; 'autre supporte également les excès opposés. L'un montre dans les tortues, la délicatesse d'un enfant; l'autre déploie dans les tourments les plus horribles, une force surhumaine. L'un ne soutient ni la mollesse, ni le travail immodéré; l'autre ne se fatigue ni par l'action, ni par le repos. l'un, sur une terre purifiée, sous la garde de la science et de l'industrie, arrive de bonne heure au terme de sa carrière; l'autre, sur une terre chargée d'impureté, avec une subsistance équivoque et précaire, sans autre ressource que sa propre vigueur, prolonge la sienne au-delà des bornes connues.»
«Qu'importe, continue l'auteur, que les Américains parussent plus ou moins sensibles aux plaisirs de l'amour? Les différents [p.12] degrés de sensibilité dépendent des murs. Le besoin physique n'a que des instants. La corruption est un besoin factice éternel; l'impuissance même est ardente dans l'homme à sérail. Dans l'homme sauvage, la vie errante relâche ses liens avec sa femme. L'Américain chasseur ne saurait être en société avec sa femme
Trop longtemps distrait de la moitié de lui-même, par de longues courses, il devient infidèle et à sa femme et à la nature même : de là cette infâme coutume, si commune dans ces contrées, de tromper ses désirs en violant les deux sexes : sa puissance générative est donc impérieuse, puisqu'elle s'adresse à l'objet ou du besoin impérieux, ou de la lubricité effrénée.»
En voilà suffisamment sur cet article pour faire juger de la supériorité due critique sur son adversaire. Suivons l'historien dans ses considérations sur le Mexique et sur le Pérou, avant sa conquête; mais sans entrer dans les détails, détachons de ce grand tableau quelques traits relatifs à la constitution, aux murs et aux usages de ces empires. Les institutions, la police, le luxe, la distinction des rangs, les marques d'honneur attachées aux premiers, tout annonce au Mexique une civilisation ancienne. Les Mexicains regardaient leur empereur comme le vicaire de la divinité, les grands officiers, comme les lieutenants des dieux, ou génies inférieurs, les nobles comme les représen- [p.13] tants des puissances subalternes. Les idoles des temples ou foyers domestiques, n'étaient que des représentations muettes; les chefs étaient des images vivantes. C'est pourquoi, quand les empereurs étaient malades, on voilait les idoles principales.
Il y avait au Mexique jusqu'à des ordres de chevalerie; l'aigle, le tigre, le lion étaient des symboles de ces ordres. Le plus honorable était celui des Recuitles, réservé pour les princes. On n'y était admis qu'après de longues épreuves
L'administration avait une forme régulière; et la division des conseils en départements assignait un tribunal à chaque objet. Il y avait des conseils suprêmes de finances, de justice, de guerre et d'état. Le dernier auquel étaient portées toutes les grandes affaires, n'était composé que des électeurs de l'empire.
On est déjà loin de la nature, lorsque l'impôt a attaqué les personnes et les terres, et il y en avait de ces deux espèces au Mexique. Les seigneurs en étaient exempts, à raison de leur dignité et de leurs services ou corvées; mais ils en payaient, en forme de présents et de dons gratuits. La loi accordait l'immunité aux enfants vivants sous la puissance paternelle, aux veuves, aux orphelins, aux vieillards, aux infirmes; ce privilège ne s'étendait vraisemblablement qu'aux taxes personnelles.
L'auteur croit apercevoir, au milieu des superstitions étrangères et barbares dont [p.14] la politique et la tyrannie chargèrent dans le cours de leurs crimes, le fond de l'ancienne religion mexicaine, la célébration et la commémoration sensible de la société, par les travaux productifs des subsistances liés avec les observations astronomiques. Chez tous les peuples primitifs, l'histoire de la terre et du ciel est l'exposition allégorique des opérations de l'agriculture, soumises aux influences célestes.
Les filles étaient élevées dans des sentiments d'honneur et de vertu. Jusqu'au temps de leur mariage, elles étaient renfermées dans la maison paternelle. On leur inspirait surtout l'horreur du mensonge. Dans la cérémonie du mariage, le prêtre, après s'être assuré du consentement des deux parties, liait la robe de l'époux avec le voile de l'épouse. De retour à leur maison, les nouveaux mariés tournaient sept fois avec le prêtre, autour d'un fourneau, auprès duquel ils s'asseyaient ensuite, pour en recevoir la chaleur. Un homme avait la liberté de prendre plusieurs femmes, même dans sa famille, à l'exclusion de sa mère et de ses surs.
Manco-Capac est le premier Inca du Pérou, et un des plus grands législateurs du monde. Il apprend à ses peuples l'art de cultiver la terre, de distribuer les eux, etc. Ses lois, ses succès, ses bienfaits attirent autour de Cusco, qu'il a fondée, de nouvelles et nombreuses peuplades. Sa coya, ou épouse, enseigne aux femmes à filer la laine, à tisser [p.15] la toile, à faire des vêtements. La morale de Manco est pure; il ordonne à ses sujets de s'aimer les uns les autres, comme on s'aime soi-même. Il punit de mort l'adultère, le vol et l'homicide. L'administration est partagée entre des curacas chargés de veiller sur les divers cantons : les juges corrompus par des présents, paient de leur tête leurs prévarications. Les denrées sont mises à couvert dans des greniers publics. Le culte du soleil est établi. Il distingue le prince des sujets par la coupe des cheveux, des longs pendants d'oreille, et une frange passée autour de la tête en forme de guirlande.
Manco-Capac oublie de partager les terres, et son ouvrage reste imparfait. Ce partage n'est pas encore fait dans plusieurs contrées de l'Europe. Nous rapporterons les réflexions de l'auteur à ce sujet. Il est des vérités qu'il faut répéter pendant des siècles, avant de les faire adopter. Telle est celle-ci : sans propriété foncière, l'édifice de la société n'a point de base solide. «Le cultivateur, dit M. l'Abbé Roubaud, borné à une possession casuelle, et ordinairement à une possession annuelle, n'est point excité par le puissant aiguillon de l'intérêt personnel, et de l'intérêt de famille, à améliorer les champs qui ne sont pas les siens, qui ne seront pas ceux de ses enfants, qui ne sont que des sentiers qu'il traverse pour arriver au terme où les fruits de ses travaux seront ensevelis avec lui. L'espoir est banni d'étendre et de perpétuer ses [p.16] possessions; le désir meurt, et le bras tombe. Le sort de chaque famille, sort qui fait celui de l'empire, est à jamais précaire.»
Les Incas étaient les pères de leurs peuples. Ils recevaient les pères de leurs peuples. Ils recevaient les principes de cette bienveillance universelle dans leur éducation même. À l'âge de seize ans les princes de la famille royale devaient s'exercer aux fatigues les plus rudes. Si pendant le cours de cette espèce de noviciat, ils donnaient des marques de lâcheté, de faiblesse, etc. ils étaient notés d'infamies, et la honte rejaillissait sur leurs plus proches parents. Ils souffraient la faim, la soif, les injures de l'air. Ils s'effrayaient à la course, à la lutte, aux combats. Ils fabriquaient eux-mêmes leurs armes, leurs vêtements, l'équipage du soldat, afin que l'industrie leur restât dans le malheur. Le maniement de l'arc, du javelot, de la fronde, la gestation des lourds fardeaux, les exercices militaires occupaient leur force et leur adresse. On ne les habituait pas moins à la pratique des vertus morales, et des devoirs de leur rang. On les tenait sous la presse du besoin et de la nécessité. Par l'épreuve du malheur, ils apprenaient à être juste, humains, secourables. L'héritier présomptif du trône était encore traité plus rigoureusement. Il fallait qu'il méritât par des vertus la couronne que lui promettait le droit fortuit d'aînesse et d'héritage. Il fallait qu'on vit éclore dans son noviciat les prémices du bonheur des peuples. Il ap- [p.17] prenait que ses vêtements, sa subsistance, la pompe de la royauté étaient la sueur même des sujets. On ne le revêtait que des habillements les plus simples, afin qu'au milieu de la splendeur du trône, il se souvint qu'il n'était né qu'avec les besoins du pauvre, et que cette vaine gloire ne formait pas le roi. On lui inspirait la compassion pour les malheureux, presque toujours enfant de l'oppression. Il savait enfin que la misère et ses suites n'étaient jamais que les effets d'un mauvais gouvernement.
Après avoir fourni noblement cette pénible carrière, le souverain installait solennellement les jeunes Incas dans leur dignité, en leur perçant les oreilles et les narines. Les princes de la Cour leur distribuaient ensuite les différentes marques d'honneur. Alors seulement ils étaient déclarés vrais Incas, vrais fils du soleil, vraiment dignes de conduire des hommes. C'est donc au fond de l'Amérique que les princes de l'Europe pouvaient aller puiser les principes d'une éducation royale.
L'auteur donne l'histoire de la découverte du nouveau monde, et celle de la conquête du Mexique et du Pérou. Nous ne le suivrons pas dans les détails d'atrocités et de barbaries monstrueuses où la chaîne des faits l'a entraîné. «La découverte de l'Amérique, dit-il, est la plus mémorable des révolutions que notre globe ait essuyées de la part de l'homme. La conquête de l'Amérique est la plus affreuse des calamités que l'humanité ait souffertes de la part de l'homme.»
L'auteur pèse les raisons qui ont facilité aux Espagnols la conquête du Mexique et du Pérou. La frayeur causée par l'aspect d'hommes extraordinaires, des vaisseaux et de l'artillerie, la lubricité et la cruauté des conquérants, disons plutôt des exterminateurs, la superstition des Mexicains, Péruviens, etc.; d'anciens ou de nouveaux oracles qui annonçaient leur ruine, parce que leurs souverains étaient détestés comme tyrans, ou comme usurpateurs; voilà ce qui livra principalement les Américains aux Espagnols; des dogues, des lévriers y eurent même grande part. On assure qu'il conte par l'ancien état militaire, que le dogue Bérecillo ou Bizerillo, gagnait deux réaux par mois, pour des services rendus à la couronne de Castille.
Les suites de la conquête sont peintes à grands traits. «Il a peut-être péri en Amérique plus de vingt millions d'Indiens. Il en a coûté bien davantage à notre continent. L'Espagne seule a vomi sur cette contrée plus de huit millions d'hommes. La Grande-Bretagne se dépeuple encore tous les jours pour peupler cet immense désert. L'Afrique y a sacrifié douze millions des siens, et elle en sacrifie encore, chaque année, plus de soixante mille
L'Afrique! s'écrie l'historien; eh! quel rapport avait-elle avec les brigandages des Européens? Les rapports que la Barbarie trouvait entre une terre nue, et des hommes propres [p.19] au climat, entre un désert stérile et des animaux de labour, entre la soif du sang étanché et la soif des richesses irrité, entre le crime et le crime.»
Ici l'auteur calcule les maux qui ont résultés de la découverte de l'Amérique pour les Européens.
«Quels débouchés l'Europe a-t-elle ouverts à ses productions? Des Européens sont allés jouir en Amérique des richesses naturelles de leur patrie. La transplantation des consommateurs opère-t-elle une consommation nouvelle? Que l'Europe a-t-elle gagné encore? L'avilissement de la monnaie, produit par son abondance, le haussement des denrées, proportionné à la multiplication du numéraire. Elle a converti ses fortes espèces en petite monnaie. Les trésors du nouveau monde entraînèrent Philippe II à une banqueroute. Le Portugal avait puisé annuellement dans les sources du Brésil plus de quarante millions, et il avait à peine cinq millions d'espèces basses et altérées. L'Europe, dont toute la surface pourrait être couverte d'or, l'Europe est accablée de dettes, et inondée de la fausse monnaie de papier.»
L'or de l'Amérique a nourri notre commerce avec l'Inde, dit-on. L'auteur répond qu'il ne l'a pas seulement nourri, mais grossi à l'excès. «L'or a emporté notre population, nos fabriques, notre terre féconde dans les gouffres de l'Inde. Les capitaux de notre [p.20] culture, de notre industrie, sont et seront toujours sacrifiés à la fureur de consommer sans mesure des épiceries qui nous brûlent, un thé qui nous dessèche, des drogues qui nous empoisonnent, des étoffes qui insultent au deuil de notre agriculture et de nos arts.»
L'Europe se précipita à l'envi sur les possessions lointaines; les empires sortirent de leur base, et s'abaissèrent pour s'étendre et s'appuyer sur des roseaux. On crut que le commerce le plus précieux, le plus ruineux, qui prend le nécessaire pour rendre le superflu, produisait des richesses, parce qu'il transportait d'un climat à l'autre des richesses produites par l'agriculture, et les charrues furent jetées à la mer.
Le commerce d'Europe avec les colonies n'est qu'un monopole tyrannique; et l'auteur le prouve par des faits auxquels nous ne voyons pas que l'on puisse rien opposer.
Ce tableau vigoureux et fait de main de maître, demanderait à être transcrit en entier, si les bornes que nous nous sommes prescrites ne nous obligeaient à resserrer les matières : nous citerons la fin de ce morceau intéressant; il s'agit du sort à venir de l'Amérique, et qu'elle éprouvera tôt ou tard : l'Europe aveuglée s'y opposera tant qu'elle pourra; cela n'empêchera pas la première d'y arriver, et nos descendants qui en goûteront les fruits, riront un peu de notre absurde politique, comme nous nous moquons de [p.21] celle de nos ancêtres; c'est ainsi que les générations qui se succèdent se font raison et justice les unes des autres.
«Si les colonies sont faibles, on craint l'ennemi; si elles sont puissantes, on les craint elles-mêmes. Il est contre-nature qu'on redoute la prospérité des sujets; si vous redoutez celle de vos colons, ils ne sont pas faits pour être vos sujets; ils cesseront de l'être ou d'être. L'Europe n'a pu forcer l'Amérique septentrionale à produire du sucre, du café, de l'or, des diamants; il a fallu y laisser cultiver des grains et autres productions nécessaires ou utiles. De là, le salut et l'indépendance future de l'Amérique.
Déjà les colonies septentrionales, fortifiées par la réunion d'une suite de conquêtes, ont fait avorter les projets d'impôts conçus par le gouvernement, et adoptés par la législation britannique. La terre leur prodigue les plus utiles productions. Elles appellent tous les arts utiles. Les sciences fleurissent dans leur sein. On y connaît le prix de l'agriculture et les causes de la prospérité; une population heureuse s'y multiplie comme la subsistance. Elles seront indépendantes quand elles voudront l'être. Vous conserverez votre empire en les divisant, mais à la fin elles se réuniront; et vous ne forcerez pas avec quelques vaisseaux et quelques milliers de soldats, des millions d'hommes braves, [p.22] pourvus de tout, vos égaux en discipline, en armes et en talents; vous ne les forcerez pas sur une étendue immense de côtes, et dans une immense profondeur de terre. Si vous détruisez leurs plantations, vous ruinerez vos propres espérances. Lorsqu'elles seront indépendantes, tout le reste de l'Amérique sera bientôt libre; car il a le plus grand intérêt à l'être, et il le sera par son secours. Alors, tous les peuples se livreront aux cultures, au commerce, aux arts les plus fructueux; tout prospérera. Les superfluités abonderont comme les nécessités. Toute l'Europe déchargée de toute dépense, commercera avantageusement avec toute l' Amérique et avec la prospérité. Alors l'Amérique se glorifiera 'avoir reçu les Européens dans son sein; alors, et alors seulement, l'Europe recueillera le prix de la découverte de l'Amérique.»
Il faut voir dans l'ouvrage même l'histoire de la découverte de l'Amérique; les lenteurs, les refus, les difficultés de toute espèce que Christophe Colomb eut à vaincre avant de faire agréer son projet à la Cour d'Espagne; l'exécution de ce projet; les crimes dont on accusa celui qui avait rendu un service aussi grand à la monarchie espagnole; sa prison; ses nouvelles courtes; enfin son retour en Espagne, où il mourut en demandant inutilement une retraite pour lui, ses charges et ses titres pour son fils aîné. Si ce tableau ne [p.23] pouvait convaincre de l'injustice et de l'ingratitude humaine ceux qui oseraient encore en douter, ils peuvent, après avoir suivi le sort de ce grand homme, jeter les yeux sur celui de Cortez et des Pisarres. On voit le premier obligé, pour se soustraire aux traits de l'envie, de jeter dans la mer pour une grosse somme de diamants. Presque méconnu à Madrid, accablés de dégoûts, dépouillé de ses charges, flétri de chagrin, il meurt en réclamant ses droits. Les Pisarres, conquérants du Pérou, y commandent au milieu des révoltes, des massacres des Espagnols, des guerres civiles, plutôt armés contre les leurs que contre les Indiens. Ils périssent tous les quatre de mort violente, sans que l'aîné, principal auteur de la conquête, recueille d'autre fruit de sa défense que des fatigues incroyables et le vain titre de marquis. On dirait que l'Espagne avait pris à tâche de venger les Indiens, en punissant tous les assassins.
Un Italien, remarque judicieusement M. l'Abbé Roubaud, avait découvert l'Amérique pour l'Espagne; les Italiens, les Gavatti ou Cabots, Vénitiens, y avaient mené les Anglais; un Italien, François Verrazani, Florentin, y tenta pour la France la première expédition nationale avouée par la Cour. À ces noms on peut ajouter ceux des Zani et d'Americ Vespuce, de la même nation, pour assurer à l'Italie l'honneur d'avoir conduit les principales nations qui se partageront le nouveau monde. Elle n'acquit point, elle [p.24] donna. Il semble qu'après avoir fourni 'ancien monde à sa domination, elle était encore réservée à conquérir le nouveau.
Presque toutes les parties du nouveau monde sont découvertes. L'Espagne s'est élevées sur des fleuves de sang, un vaste empire dans l'Amérique méridionale : cet empire est déchiré par des divisions intestines, et par les ravages de quelques nations européennes à qui la soif de 'or met le fer et la flamme à la main. Une poignée d'Espagnols a détrôné, chargé de chaînes, massacré des rois et des peuples puissants. Leurs villes fondées sur les débris du nouveau monde, sont la proie de quelques brigands, qui n'ont de ressource que dans une audace sans exemple, et dans les élans d'un courage exalté par la férocité et l'ardeur du butin. Les flibustiers vengent les Indiens des atrocités de leurs vainqueurs. Le continent de l'Amérique occidentale est couvert d'aventuriers d'Europe, pour qui, voir ces vastes déserts, y planter des pieux, est un droit de conquête. Les Français, les Anglais, les Hollandais, les Suédois parcourent ces immenses régions. On dirait que d'abord incapables de s'y fixer, il leur suffisait, pour s'en assurer la propriété, de les avoir reconnues. Des fortins élevés par les uns, et détruits par les autres, quelques centaines d'hommes transplantés, nourris par les sauvages, ou bientôt réduits à la plus horrible famine, des établissements commencés et abandonnés, des chefs inhabiles ou barbares, des [p.25] chefs éclairés, mais qui manquent de moyens, ou qui sont contrariés dans l'usage qu'ils veulent en faire; des cours animées aux entreprises, qui les conçoivent mal, qui les conduisent mal, qui font de mauvais choix avec de grandes dépenses, ou de faibles dépenses pour de grandes expéditions; qui croient conquérir l'Amérique, en y vomissant de loin en loin ne faible partie de l'écume de leur population; des colonies, qui, par leur propre force, par une espèce de miracle, n'ont pas plutôt atteint une sorte de prospérité qu'elles voient entraver leur culture, enchaîner leurs bras, fermer les canaux d'une abondance qu'elles doivent à leurs sueurs. Comme un fléau exterminateur, le privilège exclusif, la puissance fiscale attaquent leur industrie, leurs plantations, les replongent dans le néant, ou les forcent de languir dans l'épuisement et la misère. Un esprit de vertige a porté l'ambition de l'Europe dans le nouveau monde. Un esprit de vertige préside à tous les moyens qu'on emploie pour la satisfaire. Pour augmenter ses propres richesses de celles du nouveau monde, on en embarrasse, on en empoisonne les sources, avant même que le nouveau monde ait des richesses. Il fallait cultiver, donner des avances à la terre pour qu'elle donnât des récoltes. On enleva ces avances, on ôta à ces récoltes leurs débouchés. La concurrence pouvait seule les encourager, les multiplier; on les soumit à un monopole destructeur. C'était l'État qu'on se [p.26] proposait d'enrichir de l'opulence des colons. On ruina l'État, on dépouilla les colons, et le plus grand nombre des actionnaires, pour faire la fortune de quelques chefs des compagnies exclusives. On 'avait accumulé sur elles tant de droits, tant de privilèges, une propriété si étendue, qu'à la charge au moins de mettre en valeur les possessions concédées; elles absorbèrent le peu qu'elles rendaient, ne défrichèrent pas un arpent de terre, et éteignirent dans les colons le désir de défricher; désir toujours actif, quand il envisage des profits d'autant plus sûrs, qu'ils sont plus libres, et conséquemment de nouveaux moyens d'obtenir de plus grands succès. Il leur était permis de faire du mal, dans l'espérance qu'il en résulterait quelque bien. Elles firent tout le mal qui fut en leur pouvoir, et leur gestion n'opéra nul bien, ni pour elles, ni pour l'État, ni pour les colonies.
Tels sont les principaux traits du tableau économique, politique et historique que M. l'Abbé Roubaud présente. Ils sont soutenus par une infinité de détails rendus avec la chaleur et l'énergie qui caractérisent le style de l'auteur. L'établissement des Anglais en Amérique et son influence sur la nation; celui des Jésuites au Paraguay; le portrait des flibustiers; un tableau vivement peint du ministère de M. Colbert; l'histoire de Guillaume Pen et de la colonie anglaise qu'il a fondée; les fautes commises par la France à l'égard de ses colonies; celles que l'on repro- [p.27] che aux Anglais; les effets et les résultats de la dernière guerre qu'ils ont allumée dans les quatre parties du monde, etc. tous ces objets méritent d'être vus dans l'ouvrage même. Nous détacherons quelques traits du parallèle que fait l'auteur de la conduite des Anglais et des Français à l'égard de leurs colonies.
Chez les Anglais le gouvernement était populaire; les lois les protégeaient; ils étaient citoyens : dans l'Amérique septentrionale, un gouvernement militaire conduisait les autres; ils étaient soldats; l'arbitraire régnait presque partout, comme dans le camp. Les Anglais formaient un peuple agricole, et les Français un peuple chasseur. Ceux-ci fondaient leur fortune sur la vente des pelleteries; ceux-là leurs prospérités sur leurs récoltes. Dans le Canada, le trafic était le principal; dans la Nouvelle-Angleterre, l'accessoire
Les Canadiens poursuivaient les castors, comme si, disent deux intendants de la colonie dans un excellent mémoire, comme si ces animaux se reproduisaient aussi vite que les morues, et si le débit des peaux devait égaler celui des subsistances. Les colons anglais ne chassaient pas; ils cultivaient, pêchaient, manufacturaient, et les sauvages leur portaient des peaux, parce qu'ils offraient des denrées et des marchandises
La Nouvelle-Angleterre était vraiment le domaine de ses colons; le Canada n'était qu'une ferme de la Métropole; le Canada n'envoyait qu'à peine quelques petits bâtiments à la pêche; la Nouvelle-Angle- [p.28] terre regardait les pêcheries comme des sources de vie et de prospérité. Ici les bonnes terres n'étaient cultivées que pour l'étroite subsistance, et elle manquait souvent; là on demandait des richesses à la terre, et elle donnait l'abondance
Dans l'Amérique anglaise, l'esprit de famille et d'économie, le goût du travail, les murs domptaient le climat, et tenaient toujours les habitants en haleine; les Canadiens sans vertus, restaient engourdis pendant la plus grande partie de l'année; et quand la belle saison développait leur énergie, elle n'aiguisait que les plaisirs; là des hommes, ici des enfants.
Malgré la prospérité de ses nombreuses colonies, ' 'Angleterre ne peut plus se suffire à elle-même. M. l'Abbé Roubaud expose les moyens mis en usage par la cour de Londres pour exciter l'enthousiasme national, et gagner du crédit et des fonds. En 1707, on présente le fantôme d'une nouvelle compagnie; le parlement prend connaissance des dettes de l'État, et il vérifie, qu'en grand partie, elles consistaient en vols fait à l'État. Une masse de plus de neuf millions de livres sterling de dettes parut alors d'un poids immense; en 1711, le parlement créa des fonds pour le remboursement de la dette; mais il savait bien qu'il ne créait pas des richesses. Dans 'espace d'un demi-siècle. Cette dette grossit encore de plus de cent trente millions. On ne fut effrayé que de la dette; on aurait dû l'être bien davantage de l'abus qui l'avait [p.29] introduite; abus autorisé, qui ouvrait la voie aux dépenses outrées et aux emprunts; voie qui serpente entre les écueils les plus dangereux; écueils contre lesquels l'État se froisse et se brise, jusqu'à ce qu' il tombe dans le dernier abyme.
La guerre dernière, allumée par les Anglais, a dévoré plus d'un million d'Européens, embrasé les quatre parties du monde, tari la fécondité territoriale des métropoles, et consumé par d'énormes anticipations l'aliment de leur puissance future. Ces traits vigoureux peignent bien cette guerre qui écrasa les vainqueurs comme les vaincus. Quels avantages les premiers en ont-ils retirés? L'auteur va le montrer d'après le célèbre ministre, M. de Gréenville, qui en a tracé le tableau.
La France, dit le politique anglais, n'a plus qu'une pêche précaire; cela est vrai; mais pour l'en frustrer, il faut une guerre, et l'Angleterre ne se relèvera pas de ses triomphes par la plus longue paix. La Floride lui donne d'excellents havres, d'où les vaisseaux de guerre intercepteront les navires sortis de la Vera-Crux, avant qu'ils aient pu toucher à la Havanne; mais ce pays est un désert. Ses anciens habitants ont usé de la liberté que le traité leur laissait d'en sortir, pour aller renforcer l' Île de Cuba; autour de cette province, les anciennes provinces anglaises sont dépeuplées. Il faut que le parlement d' Angleterre jonche les terres de la Géorgie des richesses de la métropole. Il faut qu' on attire [p.30] et soudoie des peuplades allemandes pour cultiver la Caroline; il faut que l'or et les hommes de l'Angleterre aillent animer et féconder la Floride elle-même; il faut que pour prendre l'ascendant sur les colonies espagnoles, la Grande-Bretagne fortifie sans cesse à ses dépens l'Amérique septentrionale contre elle-même. L'Espagne, par la cession que la France lui a faite de la Nouvelle-Orléans, a couvert les deux Mexiques d'un nouveau boulevard
Des îles de Tabago et de Grenade, les Anglais tiendront en échec les vaisseaux d'Espagnols frétés pour Caraque et pour Carthagène : ou si ces navires, en allant contre le vent, pour ne pas passer entre ces deux îles, échappent à la vigilance des vaisseaux croisant dans ces parages, ils iront tomber au milieu des vaisseaux en station à la Dominique; c'est-à-dire que les Anglais ont acquis des postes avantageux pour la guerre, et qu'en ce cas ils seront obligés d'entretenir trois escadres, l'une aux îles de Grenade et de Tabago, l'autre à la Dominique, la troisième à la Floride, pour arrêter le commerce espagnol. Seraient-ils bien redoutables, ' 'ils divisaient ainsi leurs forces?
Ce tableau est poussé beaucoup plus loin. Néanmoins l' auteur accorde que les Anglais sont, par leurs nouvelles possessions, à portée d'envahir les îles françaises, le commerce espagnol, la pêche entière de la morue. C'est là tout le fruit, le seul fruit qu'ils ont recueilli de la guerre la plus brillante. M. de Gréenville en convient; et cette guerre a dévasté le territoire de la Grande-Bretagne, ruiné son commerce, renversé ses manufactures, banni une partie de son peuple, naturalisé la disette dans son sein, étouffé la prospérité de plusieurs siècles sous le poids immense d'une dette portée à près de 150 millions de livres sterling. L'empire anglais s' est agrandi, et l'Angleterre s'est écroulée. Ainsi donc ses triomphes n'ont fait qu'enfler ses espérances; et son impuissance, produite par ces triomphes, rend ces espérances folles; qu'elle tente de les réaliser, qu'elle y parvienne même, et elle est anéantie.
C'est de ce même ton prophétique, fondé sur les conséquences naturelles des faits, que l'historien parle du différend qui s'est élevé entre les colonies anglaises et la métropole. Celle-ci, hors d'état de se relever de ses propres forces, essaie une seconde fois de s'appuyer sur l'Amérique pour sortir du gouffre dans lequel son ambition, ses guerres, sa victoire, sa dette l'ont
L'Amérique, poursuit-il, se réunit dans la défense de ses droits
Un congrès des députés des différentes colonies délibère à Philadelphie sur les résolutions qu'il convient de prendre dans ces conjonctures critiques, pour l'intérêt commun; le général Gage rassemble autour de Boston des forces de terre et de mer, pour agir suivant ces résolutions, et les démarches des colons; de part et d'autre on est prêt à se défendre; un acte d'hostilité, et la guerre [p.32] commence, et l'Amérique est esclave ou livre; esclave pour un instant, libre à jamais.
[Journal encyclopédique; Gazette Universelle de Littérature; Mercure de France]
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