Dans la nuit du 10 au 11 novembre, Étienne Évrard nous a quittés. La disparition d’Étienne Évrard, Professeur Émérite à l’Université de Liège, est une perte douloureuse pour les latinistes de Belgique, mais aussi de France, où il a si souvent été présent, notamment aux colloques organisés par R. Poignault sur la présence de l’Antiquité et des auteurs anciens ou aux « Sessions de linguistique et de littérature d’Aussois », dont il fut un habitué et où il anima d’ailleurs une année, avec Sylvie Mellet, une initiation sur « Les méthodes quantitatives en langues anciennes » (cf. Lalies, 18, 1998, p. 109-155). Il est vrai qu’Étienne était surtout connu pour ses travaux relatifs à l’informatique et à la statistique littéraire. Il a figuré en cette matière parmi les rares précurseurs en instituant à l’Université de Liège, dès le milieu des années soixante, ce que l’on appelait encore à l’époque des cours de mécanographie et de programmation des ordinateurs et en fondant, avec Louis Delatte, le « Laboratoire d’Analyse statistique des Langues anciennes » (LASLA), qui utilise encore aujourd’hui, à peu de choses près, les programmes mis au point par Étienne à une époque où l’ordinateur était encore un monstre qui occupait une pièce entière et qui mettait une nuit pour lire les Lettres à Lucilius. Dans le domaine des études quantitatives, Étienne Évrard sera ensuite devenu un des maîtres les plus reconnus, auquel deux volumes, la même année, ont rendu hommage : les Cahiers de l’Analyse des Données, dirigés à Paris par J.-P. Benzécri (À Étienne Évrard. In multos annos, vol. 13, Paris, 1988) et la revue du LASLA, dirigée à Liège par J. Denooz (Le nombre et le texte. Hommage à Étienne Évrard, vol. 24, Liège, 1988). En ce domaine, la contribution scientifique d’Étienne aura été exceptionnelle, et je rappellerai qu’il a notamment, pour l’étude sur l’enrichissiment du vocabulaire dans les parties d’une œuvre, conjecturé une loi qui s’est imposée à l’attention des mathématiciens. À Liège, on aime encore à évoquer, avec des sourires amusés, la vieille controverse entre Étienne Évrard et Pierre Grimal, qui jugeait que les ordinateurs n’étaient d’aucune utilité pour les philologues. Mais on aurait tort de ne retenir que ses travaux statistiques et quantitatifs. Pour lui, ceux-ci n’étaient pas une fin en soi, mais seulement des outils pour parvenir à une meilleure compréhension des textes antiques et de la civilisation gréco-romaine. Étienne a donc eu bien d’autres centres d’intérêt, comme le montre son recueil d’articles Stephania selecta, édités par J. Denooz et G. Purnelle (Liège, CIPL, Série du LASLA, fasc. 27, 2002), tant en grec qu’en latin, dans les disciplines les plus variées, comme la stylistique, la linguistique, la lexicologie, la syntaxe, la métrique, la phonétique, l’épigraphie ou encore la philosophie, qu’il a enseignée pendant trente ans dans les cours du soir de la ville de Liège. Ses premiers travaux ont d’ailleurs porté sur Jean Philopon et sur cette école tardive d’Alexandrie qui tenta de concilier la philosophie d’Aristote et le christianisme et à laquelle Étienne n’a jamais cessé de s’intéresser. Mais on trouverait aussi dans sa bibliographie des études nombreuses et marquantes sur des auteurs latins du Moyen Âge aussi bien que des articles plus marginaux comme son « Étude statistique sur les affinités de cinquante-huit dialectes bantous », ses recherches sur « Rime et récit dans les Fables de La Fontaine » ou ses réflexions sur « Histoire, liberté et conscience de soi chez Husserl », le phénoménologiste qu’Étienne admirait beaucoup et qu’il lisait dans le texte. C’est à lui aussi que l’on doit, après les versions en anglais, en italien, en espagnol, en grec moderne et en portugais, la traduction française de l’étude fondamentale de l’allemand Gésa Alföldy sur l’Histoire sociale de Rome (Picard, 1991), et peu de gens savent qu’Étienne Évrard, qui avait étudié à Liège la philologie classique et les langues orientales, est aussi l’auteur d’une traduction du Livre des Définitions d’Avicenne, qui a été devancée par celle de M.-A. Goichon et est donc restée inédite, tout comme sa traduction latine du Petit Prince, devancée par celle d’A. Haury.

Avec Étienne Évrard, la communauté universitaire perd un savant d’une érudition et d’une rigueur exemplaires, un esprit d’une ouverture rare et un maître généreux, chaleureux, qui ne ménageait jamais son temps pour les élèves qu’ils suivaient. Mais c’était aussi un fin cuisinier, qui faisait pousser ses herbes aromatiques dans sa cuisine, un grand amateur de vins, spécialement de vins italiens dont il parlait avec des mots qui donnaient envie d’en boire, c’était aussi un passionné de musique classique (lui-même jouait du piano avec beaucoup de délicatesse), mais il s’intéressait aussi à d’autres musiques et je me souviens encore de son enthousiasme à la fin d’un concert du trompettiste américain Woody Shaw au festival de jazz de Gouvy, où je l’avais emmené. Étienne était d’une curiosité sans limite, et vous pouviez le trouver soudain plein d’entrain et de joie pour les cours où il venait de s’inscrire pour apprendre à jongler ou à danser! Quantité de chercheurs, latinistes et hellénistes, mais aussi historiens de l’art, philosophes, psychologues ou anthropologues, ont envers lui une dette immense, même s’il s’en défendait et n’aimait pas qu’on rappelle tout ce qu’on lui devait. Quand on était dirigé par Étienne, on se sentait grandi. Les intellectuels du Moyen Âge ont souvent écrit qu’ils étaient par rapport aux Anciens comme « des nains sur les épaules de géants » et qu’ainsi ils voyaient plus loin que ceux-ci. Tous les disciples d’Étienne pourront vous dire la même chose ; par rapport à lui, nous nous sentions comme des nains juchés sur les épaules d’un géant, et ainsi nous pouvions voir plus loin, mais étrangement c’était toujours lui qui, malgré tout, voyait bien plus loin que nous.

En guise d’adieu au Maître et à l’ami, je citerai ces vers de l’épitaphe carolingienne du mathématicien Donadeus (MGH, Poetae, III, p. 311) :

Optimus ex multis mechanica doctus in arte ;
Auctor enim diversarum pulcherrimus ipse
Artium.

Jean Meyers
Université de Montpellier III

Cet In Memoriam a d’abord été publié dans le n°182 de la revue Vita Latina (juin 2010), pp. 6-8. Nous adressons nos plus vifs remerciements à Jean Meyers, qui a bien voulu nous permettre de le reproduire sur le site du LASLA, ainsi qu’aux responsables de la revue, en particulier au professeur Paul-Marius Martin, qui ont également donné leur accord.