Appel à contributions

La revue Signata, Annales des sémiotiques, qui vise à recenser les questions actuellement discutées dans le domaine des sciences du langage et à structurer des axes de recherche sémiotique internationalement reconnus, publiera à la fin 2016 un numéro sur le thème :

La notion de « paradigme » dans les sciences du langage

Resp. Pierluigi Basso Fossali, Marion Colas-Blaise, Sylvianne Rémi-Giraud

Nous invitons les linguistes et les sémiologues, spécialisés en lexicologie, syntaxe, sémantique, stylistique, rhétorique, analyse du discours, pragmatique, sémiotique, à contribuer à ce numéro thématique qui cherchera à renouveler la notion de « paradigme » : d’une part, celle-ci est au centre de certaines élaborations théoriques (Systemic Functional Linguistics), de l’autre, elle a été marginalisée et utilisée seulement sur le plan didactique ; elle perd alors son caractère explicatif majeur, aussi bien sur le plan de l’organisation des langages que sur le plan de la description des discours.

L’invitation est potentiellement ouverte aussi à des chercheurs qui appartiennent à d’autres champs de recherche. Il faut remarquer que l’emploi du mot « paradigme » concerne prioritairement l’organisation des langues et des discours. En ce qui concerne l’autre acception, à savoir le paradigme en tant que « système des représentations des connaissances » ou en tant que « forme épistémique de la pensée dans une époque culturelle » (cf. également Kuhn), il faudra montrer le lien entre les deux significations du terme.

Argumentaire

Le paradigme a été une notion à la base de l’établissement d’une perspective scientifique sur les langages (cf. notamment Hjelmslev). Toutefois, d’une part, l’organisation paradigmatique affirmait l’existence des classes d’éléments qui caractérisent de manière spécifique le système de la langue (1) ; d’autre part, les critères à la base des classes apparaissaient comme hétérogènes et externes à la forme autonome de la langue (associations, ressemblances, etc.). S’il y avait un problème de limitation de cette hybridation des principes internes au fonctionnement linguistique, le paradigme fournissait en revanche un principe de dynamisation des formes, en montrant des tensions entre les classes et dans les classes. Le système ne fournissait pas un arrière-plan neutre constitué de pures virtualités : on pouvait reconnaître dans le système des classes concurrentes et dans le même paradigme on trouvait aussi des tensions contradictoires, entre le respect morphotactique de la même racine et l’introduction de formes irrégulières.

La tradition hjelmslevienne a essayé de préciser les types de corrélation paradigmatique (spécification, complémentarité, autonomie), en montrant de façon implicite la transversalité de ces organisations par rapport aux catégories. Si les paradigmes semblent liés à la mobilisation des ressources linguistiques face aux exigences syntaxiques, les catégories relèveraient plutôt de la saisie, de l’appréhension des valeurs dans un plan sémiotique objectivable.

Ainsi, le paradigme questionnerait la manifestation discursive, qui peut « remonter » vers les langages sollicités, mais aussi « descendre » vers des manifestations potentiellement ou comparativement concurrentes. En ce sens, la relation entre la notion de catégorie et celle de paradigme reste un problème ouvert au niveau métalinguistique. Si le champ catégoriel s’exprime à travers un « périmètre » d’oppositions, l’organisation paradigmatique alimente des réservoirs de formes et elle exploite un principe d’analogie et des dissimilations ultérieures qui sont garanties par la redondance. Pour cette raison, la catégorie semble concerner des traits de l’expression ou du contenu tandis que le paradigme paraît prendre en charge des « identités » linguistiques nourries par différentes dépendances structurelles et par diverses appartenances « domaniales » (cf. Rastier 2011). Selon Martinet (1970, p. 136), « ce qui compte, en matière de classement paradigmatique, ce sont les variations parallèles des unités de certains groupes ».

Si le taxème (Rastier 1987) semble concilier l’organisation catégorielle avec l’idée du paradigme rassemblant des unités concurrentes, dans la mesure où il paraît respecter un domaine restreint de référence, l’organisation paradigmatique qui soutient les choix énonciatifs va normalement bien au-delà des lisières isotopiques, en ouvrant à des sélections qui opèrent des changements de pertinence catégorielle jusqu’à la solution figurale (tropique). Cependant, cette ouverture n’appartient pas aux potentialités latentes de la langue, soumises seulement aux restrictions grammaticales ; c’est une ouverture qui est finalement liée au ductus discursif, ce qui peut conduire à soutenir que les seuls paradigmes déterminables, au-delà des classes strictement grammaticales, sont ancrés dans la profondeur textuelle ou dans l’encyclopédie de référence (Klinkenberg 1996, p. 148).

Aujourd’hui, le recadrage de la tradition linguistique inaugurée par le Cours de linguistique générale est tellement radical qu’on n’attribue finalement à la dimension de la langue que les morphèmes (Rastier 2011), le reste étant l’apanage de la parole. Toutefois, l’organisation paradigmatique réclame sa place, même après la forte problématisation des faits linguistiques qui relève de la leçon saussurienne. Dans L’essence double du langage, Saussure soulignait le rôle des parallélies qui seraient fortement liées à l’alternance des usages, mais aussi au traitement analogique des unités linguistiques. Les paradigmes ne sont plus des classes qui subsument des identités, mais des formes de gestion en langue de l’institution du sens local, regroupées sous la même étiquette. La parallélie est alors l’histoire des transformations d’une entité sémiotique qui ne peut exister qu’à travers ses diverses déterminations co-textuelles (donc locales). Saussure ne veut pas se débarrasser de la notion d’identité, il ne pense pas non plus que sa réduction radicale à une détermination totalement négative soit éclairante (on peut lire à ce propos la dernière partie de l’Essence double et la concession d’une version positive de l’identité) :

Une insuffisante réflexion sur ce qu’est l’identité ou les caractères de l’identité, lorsqu’il s’agit d’un être inexistant, comme le mot, ou la personne mythique, ou une lettre de l’alphabet, qui ne sont que différentes formes du signe, au sens philosophique (Saussure 2003, CM 136, Nibelungen, inv. A V p. 41).

L’identité culturelle, thématisée par Saussure à travers la personne mythique, a une transcendance par rapport à ces manifestations ; elle s’organise dans un paradigme des versions ou dans une famille de transformations (pour en rester à une formule très utilisée par François Rastier, qui est proche aussi de la notion de famisigne chez Peirce).

On sait bien que la notion de paradigme a connu une certaine dérive psychologique (une classe d’association), ce qui n’empêche pas la reconnaissance d’un rôle légitime dans l’organisation autonome (expressive et sémantique) de la langue. Si l’on veut émanciper la notion de paradigme de la rigidité du code, aussi bien que de l’instabilité idiosyncrasique du « sentiment » de la langue (association psychologique), il faut la reconnaitre comme la forme régulatrice de l’identité sémiotique par rapport à ses instanciations toujours en transformation par rapport aux précédentes.

Un paradigme n’est alors qu’une instruction ouverte sur une déclinaison identitaire toujours en cours de régénération et de renégociation.

L’objet qui sert de signe n’est jamais le même deux fois ; il faut dès le premier moment un examen, une convention initiale pour savoir au nom de quoi, dans quelles limites, nous avons le droit de l’appeler le même : là est la fondamentale différence avec un objet quelconque. Par exemple, la table que j’ai devant moi est matériellement la même aujourd’hui et demain, et la lettre b que j’écris est tout aussi matérielle que la table, mais elle n’est pas [la même] (Saussure 1894, p. 203).

Une telle réflexion a un impact encore plus fort et éclairant dans le cas des langages non verbaux, étant donné qu’ils n’ont pas un répertoire d’unités préétabli comme les idiomes. S’il est vrai que l’identité des entités sémiotiques relève aussi des termes co-occurrents, les phénomènes de résonance paradigmatique avec leur apport de sens spécifique n’ont pas été étudiés de manière suffisante. En particulier, les paradigmes se proposent comme des organisations transversales qui permettent des interconnexions entre des perspectives d’énonciation en concurrence (Fontanille 2008). En effet, on peut aujourd’hui penser la manifestation textuelle comme l’épiphénomène des programmations énonciatives en parallèle qui, localement, l’emportent les unes sur les autres. Le paradigme n’a pas seulement un rôle dans l’organisation systématique des langages, mais il se révèle être capable d’orchestrer les effets sémantiques sur le plan textuel.

L’actualité de la notion de paradigme peut fonctionner de manière antiphrastique : d’une part, comme une reformulation de ce qu’on peut vraiment attribuer au système de la langue dans la transformation constante de ses formes, d’autre part, comme une révision de la signification discursive qui fonctionne comme une caisse de résonance des effets de sens concurrentiels.

Dans cette notion apparemment un peu vieillie, on peut repérer de façon alors insoupçonnée un enjeu capital pour les sciences du langage : il s’agit de préciser les relations entre langages et discours, langue et parole, patrimoines sémiotiques et énonciation. Plutôt que d’observer strictement la question des unités délimitées par les paradigmes, on peut ressentir aujourd’hui l’exigence d’étudier des modalités de gestion paradigmatiques compétitives ; en effet, elles sont partagées entre des attracteurs linguistiques, qui protègent des réservoirs de formes générales, et des attracteurs discursifs, qui cherchent à imposer en revanche une organisation textuelle locale. A coté de l’instance de l’énonciation qui prend en charge les sélections et les combinaisons, il y aurait des compénétrations entre le discours réalisé et les environnements d’élaboration linguistique (2) : les systèmes et les corpus de référence.

Plutôt que de suivre l’idée que le paradigme est assimilable au concept de classe, la recherche linguistique et sémiotique a commencé à envisager l’idée de le présenter comme un « espace », un lieu d’échanges analogiques, d’interpénétrations entre systèmes et discours, de schématisations capables de gérer une hétérogénéité de généalogies morphotactiques et discursives. C’est pourquoi le terme paradigme peut être exploitable aussi comme un cadre praxémique, voire épistémique, selon une acception utilisée dans la tradition épistémologique (Kuhn).

Des questions semblent alors s’imposer à l’attention du linguiste et du sémiologue :
a) quelles sont les conditions historiques permettant de cerner une classe paradigmatique ?
b) comment un langage peut-il se distinguer par rapport à d’autres organisations sémiotiques concurrentes sur la base de ses paradigmes internes ?
c) comment un discours peut-il « tisser » ses propres organisations paradigmatiques ?
d) quelles sont les formes d’exploitation tactiques en discours des potentialités paradigmatiques en langue ?
e) l’organisation paradigmatique entre-t-elle en concurrence, sur le plan sémantique, avec la coordination syntaxique ?
f) les paradigmes peuvent-ils garantir une cartographie préalable du discours, capable de qualifier les choix énonciatifs ?
g) le paradigme participe-t-il à l’architecture structurale et catégorielle de la langue ou, au contraire, est-il la première appréhension d’un environnement d’élaboration sémiotique où l’on trouve l’activité vivante de l’assimilation et de la dissimilation qui unifie finalement langue et parole ?

La notion de paradigme a subi la concurrence d’autres concepts linguistiques et sémiotiques ; il y a naturellement un intérêt majeur dans l’analyse « archéologique » des distinctions mais il y a aussi la nécessité de procéder à d’autres dissimilations. Par exemple, dans la théorie de M.A.K. Halliday (1978) on reconnaît la prééminence de l’organisation paradigmatique, mais on préfère utiliser les concepts de « system networks » ou de « meaning potential of langage ».

Enfin, on peut souligner que le terme de paradigme a été utilisé pour décrire l’organisation interne des catégories grammaticales, et donc pour dénommer aussi les formes flexionnelles des verbes, au-delà du recours à plusieurs radicaux. Cela montre que sa portée de modélisation a été reconnue comme une homogénéité taxémique par rapport à l’hétérogénéité des lexèmes réunis, mais aussi comme une hétérogénéité des formes dans la déclinaison du même mot. La réversibilité productive des opérations classiques d’assimilation et de dissimilation montre que le paradigme reste un principe méréologique, à savoir un moteur d’intégrations et de partitions. Cela pourrait peut-être constituer la passerelle conceptuelle qui a permis au paradigme d’assumer un rôle épistémologique en tant que « champ épistémique de représentations ». Ce qu’on a vu comme une concurrence entre la classe et l’espace paradigmatique peut trouver finalement une forme de conciliation dans la dialectique entre la différenciation intensive des formes catégorielles et la tension extensive de leur intégration. La forme culturelle qui est propre à chaque langage est finalement un grain distinctif et une compatibilité flexible imposés aux représentations collectives.

(1) La notion de langue est utilisée ici en tant que forme d’organisation de tout langage historiquement attesté, ce qui renvoie évidemment à la tradition saussurienne. Toutefois, l’identification entre langue et dimension paradigmatique n’est pas une conséquence théorique évidente ; tout au contraire, depuis longtemps on a commencé à « exiger l’intégration explicite des structures syntaxiques dans la définition de la langue » (Greimas & Courtés 1979, p. 205).
(2) Chaque forme d’organisation linguistique est un système ouvert qui participe d’un environnement culturel polysémiotique (sémiosphère), où les possibilités incertaines de traduction ou de connexion intertextuelle se proposent comme un facteur d’indétermination, exploité par des pratiques créatrices et contrôlé par des interprétations critiques.

Références bibliographiques

FONTANILLE, Jacques (2004), « Le lapsus », in J. Fontanille, Corps et sens, Paris, Puf.
– (2008), Pratiques sémiotiques, Paris, Puf.
GREIMAS, Algirdas Julien & COURTÉS, Joseph (1979), Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette.
HALLIDAY, M.A.K. (1978), Language as Social Semiotic: The Social Interpretation of Language and Meaning, Baltimore, University Park Press.
HJELMSLEV, Louis, Prolégomènes à une théorie du langage. La Structure fondamentale du langage, Paris, Minuit, 2000.
JAKOBSON, Roman, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963.
KLINKENBERG, Jean-Marie (1996), Précis de sémiotique générale, Bruxelles, De Boeck.
LOTMAN, Youri (1970), La structure du texte artistique, Paris, Gallimard, 1973.
MARTINET, André (1966), « Les choix du locuteur », Revue philosophique, n. 3, pp. 271-82.
– (1970), La linguistique synchronique, Paris, Puf.
RASTIER, François (1987), Sémantique interprétative, Paris, Puf.
– (2011), La mesure et le grain. Sémantique de corpus, Paris, Champion.
SAUSSURE, Ferdinand de, 1894, Notes pour un article sur Whitney, in F. de Saussure, Écrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002, pp. 203-222.
– (1916), Cours de linguistique générale, (C. Bally e A. Sechehaye), Payot, Lausanne-Paris.
–  (2003), Légendes et récits d’Europe du Nord : de Sigfried à Tristan, in S. Bouquet (ed.), Saussure, Paris, L’Herne, pp. 351-429.

Échéancier

20 Mars 2015
15 avril 2015
15 nov. 2015
15 janvier 2016
Mars 2016
15 juin 2016
Fin 2016 – Début 2017

Lancement des invitations ciblées
Intentions de participation et titres provisoires
Remise des articles
Livraison des rapports des experts et renvoi éventuel des articles
Retour des articles révisés
Confection et dépôt du manuscrit
Publication

Ce numéro est également couplé avec le Séminaire de l’Équipe LanDES, Laboratoire ICAR, ENS de Lyon, septembre 2014 – juin 2015.