Appel à contributions

Nous avons le plaisir de vous faire savoir que la revue Signata, Annales des sémiotiques, qui vise à recenser les questions actuellement discutées dans le domaine des sciences du langage et à structurer des axes de recherche sémiotique internationalement reconnus, publiera en 2017 un fort numéro thématique sur la sémiotique des écritures intitulé :

Signatures
(Essais en) Sémiotique de l’écriture

Resp. Jean-Marie Klinkenberg & Stéphane Polis

Elle invite les sémioticiens et linguistes, spécialistes ou non des écritures, à y contribuer. Les notes d’intention, de 15 lignes au maximum, seront envoyées jusqu’au 31 janvier 2015, à l’adresse des deux co-directeurs du numéro, Jean-Marie Klinkenberg et Stéphane Polis. Elles serviront à élaborer une table des matières provisoire, conforme à l’esprit décrit dans l’appel. Nous reviendrons vers vous à la fin de février à propos de cette table, qui se limitera à une quinzaine d’articles.

Le texte de l’article, rédigé selon les normes de la revue, est attendu pour le 1er septembre 2016.

Note d’intention et article seront évalués à l’aveugle, selon les normes scientifiques standards.

Argumentaire

L’écriture est un phénomène qui a fait l’objet d’approches éminemment diverses. Mais on a surtout décrit les valeurs anthropologiques, sociales et religieuses considérables dont elle a été investie, et les études ont le plus souvent été diachroniques, privilégiant la description des processus de genèse, de développement et de transmission des écritures ou encore l’évolution des techniques matérielles qu’elles mobilisent. Par ailleurs, la recherche s’est souvent focalisée tantôt sur une langue particulière (ou un groupe de langues particulier) — la question devenant alors : comment l’écriture fonctionne-t-elle pour cette langue-là ? — tantôt sur un système scriptural particulier.

Conformément aux objectifs de la revue Signata, le programme de cette livraison sera plutôt de privilégier les approches surplombantes de l’écrit, indépendamment des cas particuliers, et de mettre en évidence des phénomènes communs à tous les systèmes scripturaux. L’écriture y sera donc perçue, dans sa généralité, comme dispositif sémiotique articulant faits spatiaux et faits langagiers ; on tentera d’y dégager les critères pouvant présider à l’établissement d’une typologie générale des systèmes d’écriture à travers une analyse fine des fonctions du signe graphémique.

En ce sens, ce fascicule voudrait contribuer à l’élaboration d’une « scripturologie générale » (déjà amorcée par certains travaux pionniers, comme ceux de Roy Harris ou d’Anne-Marie Christin, pour ne citer que deux des orientations qu’elle est susceptible de prendre).

Afin de s’inscrire aussi directement que possible dans cette perspective, on ne traitera dans ce numéro ni de questions strictement génético-historiques, ni de thèmes socio-anthropologiques, à moins qu’ils ne soient abordés de manière à servir le propos théorique. De même, les considérations historico-techniques, cognitives, ou psychologiques devront être subordonnées à ce propos. La même restriction s’applique enfin aux problèmes de scripturologie appliquée (pédagogie de la lecture ou de l’écriture, traitement des dyslexies et des agraphies, etc.). Des approches de systèmes scripturaux particuliers, ou de phénomènes liés à une langue ou à un groupe de langue particuliers restent évidemment les bienvenues, à condition qu’elles se conforment à l’esprit défini ci-dessus (voir §4).

Les responsables du numéro souhaitent en particulier que les six axes qui suivent soient couverts par les contributeurs.

1. Histoire de la pensée sur les systèmes d’écriture

Depuis l’Antiquité, et en particulier l’inévitable genèse réflexive aristotélicienne, l’écriture n’a cessé d’être pensée, tant dans le domaine des sciences du langage (on songera par exemple au mouvement cyclique des conceptualisations antinomiques proposées par des Alexander von Humboldt, Ferdinand de Saussure et Émile Benveniste) que dans celui de la philosophie (aujourd’hui durablement marqué par l’œuvre « grammatologique » de Jacques Derrida). Elle a par ailleurs joué un rôle essentiel dans la construction des formalismes, en particulier (mais non exclusivement) logiques. On sait par ailleurs depuis Goody que l’invention et le développement des écritures ont eu un impact important sur les processus cognitifs.

Les éditeurs du volume invitent des contributions transversales s’inscrivant dans cette perspective historico-réflexive. Ces dernières doivent dépasser l’étude d’une conception particulière de l’écriture développée par un auteur singulier, pour mettre en évidence les préoccupations communes à un champ disciplinaire et faire émerger certaines questions épistémologiques récurrentes autour du phénomène protéiforme de l’écrit. En outre, il semble important d’intégrer dans ces études le fait que la pensée sur l’écriture a pu se développer au service d’orientations théoriques ou idéologiques plus générales.

2. La question du rapport à la langue

Une de ces préoccupations est assurément celle du rapport à la langue : entre l’écriture envisagée comme ‘sémie substitutive’ du langage oral et l’option autonomiste qui érige l’écrit en sémiotique indépendante, déliée de la langue, on peut observer dans la littérature un très large éventail de positions théoriques.

La question est pourtant loin d’être épuisée : l’analogie entre l’oral et l’écrit qui est à l’œuvre dans la modélisation du fonctionnement de l’écriture (phonème ≈ graphème, principe de la double articulation, etc.), par exemple, mérite d’être interrogée plus avant. De même, les types de relations entretenues entre phonémogrammes et plan d’expression de la langue d’une part, et entre sémogrammes et plan du contenu d’autre part (qu’elles soient iconiques, diagrammatiques ou symboliques) attendent encore des synthèses critiques. Le rôle de la ponctuation et des autres dispositifs graphiques structurants mérite également d’être pensé dans cette perspective.

Par ailleurs, dans la mesure où elle se réfère à la langue, l’écriture peut être envisagée à la fois comme résultat et instrument d’une analyse linguistique. Cette dialectique témoigne d’une conscience métalinguistique dont les divers aspects doivent être examinés.

3. Matérialité et spatialité

Une des spécificités des systèmes scripturaux est qu’ils exploitent la spatialité : l’écriture est une sémiotique de l’espace.

Cette caractéristique recommande que le numéro comporte une ou des études portant sur les formants (axe paradigmatique) et les formats (axe syntagmatique). La première dimension touche aux formes matérielles d’actualisation des graphèmes, la seconde au déploiement de ces derniers dans l’espace : comment l’écriture s’organise-t-elle entre logiques linéaires et logiques tabulaires et se concrétise-t-elle en objets spatiaux plus ou moins institutionnalisés (livre, rouleaux, prospectus, bijoux, monuments aux morts, murs tagués, listes de courses, pièces de monnaie et billets de banque, écrans de tablette ou d’ordinateur, sable) ? quelles sont les contraintes que ces objets font peser sur elle et sur ses modalités d’actualisation (e.g. cursive vs imprimé, etc.) ? comment l’espace de ces objets est-il structuré (en lignes, paragraphes, pages), et comment est-il appréhendé, exploité et animé (par le feuilletage, le déroulement, l’utilisation de pointeurs de lecture, la navigation, etc.) ?

4. Hybridités des systèmes d’écriture

Les descriptions taxinomiques traditionnelles — qui répartissent les écritures entre systèmes alphabétiques, Abjads, syllabiques, logographiques, etc. — simplifient nécessairement, pour rencontrer un certain impératif de catégorisation, la richesse des écritures étudiées. Afin d’en prendre le contre-pied, les éditeurs sollicitent des descriptions structurales de systèmes d’écriture aussi variés que possibles (e.g. les écritures runique, brahmique, cunéiforme, hiéroglyphique, chinoise et japonaise, amérindienne, etc. mais aussi les idéographies, sténographies ou autres systèmes) qui fassent émerger la diversité des fonctions glossiques et non-glossiques remplies par les signifiants graphémiques au sein ces écritures.

Corollairement, on invite des contributions traitant de fonctions spécifiques des signifiants de l’écriture d’un point de vue typologique. Pour ne prendre qu’un exemple, certains hiéroglyphes traditionnellement appelés « déterminatifs », peuvent fonctionner comme classificateurs sémantiques ; ils précisent alors le champ lexical dont relève un mot particulier. Cela étant entendu, cette fonction est-elle attestée dans d’autres écritures du monde, éventuellement sous d’autres noms ? le cas échéant, les catégories sémantiques marquées sont-elles similaires, etc. ?

5. Pragmatique de l’écriture

Comme tout artefact véhiculant du sens et circulant dans une société, l’objet scriptural doit faire l’objet d’une approche pragmatique : les théories de l’énonciation élaborées dans le cadre de la linguistique et de la sémiotique doivent-elles être revues pour s’appliquer à l’objet scriptural ? les actes de langages scripturaux ont-ils une spécificité ?

À condition qu’elles soient traitées dans le respect de la perspective généraliste décrite en préambule (et qu’elles évitent en conséquence de traiter de thèmes comme le processus même de l’action scripturale ou la stratification sociale induite par l’écriture), ces questions peuvent déboucher sur les considérations davantage sociologiques : comment les potentialités pragmatiques de l’écriture se déclinent-elles selon les types de textes et de médias ? qu’implique la normalisation des écritures ?

6. Questions transversales

Enfin, les responsables du numéro souhaitent que certaines questions théorico-méthodologiques transversales y trouvent leur place.

L’une d’entre elles est celle de la terminologie. Une des hypothèques pesant sur la scripturologie générale est le fait que l’écriture est le plus souvent traitée dans un métalangage ne rendant compte que de la tradition d’une langue ou d’une culture ou que d’un phénomène particulier, ces terminologies spécifiques empêchant dès lors de mesurer le caractère général de la fonction décrite ou, à l’inverse, interdisant de voir quand cette fonction a un caractère spécifique. Comme en typologie des langues, en dehors des catégories descriptives propres à chaque système d’écriture, la discipline exige un métalangage unifié permettant les comparaisons. Des contributions portant sur la question du métalangage — qui a fait l’objet d’un numéro antérieur de Signata — sont donc les bienvenues.

D’autres contributions, enfin, pourraient enfin aborder la question du déchiffrement des écritures. Si on refuse de la traiter dans le cadre d’une expérience historique précise, on s’avise en effet que ce déchiffrement n’est qu’un cas particulier du processus interprétatif.