La plume et le pinceau. Édition et analyse linguistique de lettres d’artistes italiens au Trecento et au Quattrocento

Alessandro Aresti, projet postdoctoral BeIPD-COFUND-IPD, sous la direction de Paola Moreno

Sujet/objectifs

L’art italien des XIVe et XVe siècles voit se côtoyer des figures de grand renom (telles que Giotto, Cimabue, Leon Battista Alberti, Léonard de Vinci) et des artisans anonymes, dont l’individualité s’efface dans les productions de leurs ateliers, ou dans le statut collectif de leurs corporations.

L’histoire de l’art a depuis longtemps essayé de définir ce passage de l’art ― c’est-à-dire d’une conception encore artisane de la production artistique ― vers l’Art, conçu pleinement comme une activité intellectuelle, où le rôle du « génie » artistique devient de plus en plus affirmé. C’est là une transformation cruciale, qui a changé la culture italienne et occidentale ; pour la cerner, plusieurs générations d’historiens ont exploité toutes les ressources monumentales et documentaires disponibles à leurs époques respectives.

Pour ce qui concerne les textes, dès le XIXe siècle les érudits ont entrepris d’éditer, à côté des textes officiels et des traités d’art, de vastes recueils contenant des lettres, des contrats, des statuts de corporations, des testaments. Surtout, les anthologies, les recueils épistolaires, les biographies d’artistes fournissant des documents inédits, nous révèlent « en direct », par la lecture de textes d’usage quotidien, une importante hétérogénéité de cas, touchant aux statuts des différents artistes/artisans, à leurs relations avec les mécènes, à leurs traitements, à leurs conditions de vie, mais aussi à leur culture, dont la langue constitue un vecteur essentiel.

Or, les documents épistolaires et d’usage pratique sont une source de grande importance pour les historiens de la langue, qui trouvent là un vaste matériau peu exploré sous le profil linguistique, dont l’analyse systématique pourrait apporter une pièce supplémentaire à la reconstruction historique de l’italien et un point de vue complémentaire à la question de l’affirmation de l’artiste à l’automne du Moyen-Âge. En effet, il serait important de décrire comment les artistes emploient une langue encore en devenir et comment ils utilisent leurs connaissances langagières, souvent rudimentaires et conditionnées par les parlers locaux, pour bâtir leurs carrières. La période allant du XIVe au XVe siècle est intéressante, puisque c’est à ce moment-là que le toscan devient une langue littéraire, puis aspire à atteindre le raffinement et la richesse du latin, sans qu’il y ait encore une norme linguistique affirmée : c’est alors que la circulation des documents épistolaires apparaît comme le vecteur le plus significatif de cette langue, qui étendra son prestige à travers toute la Péninsule et, dans le champ de l’art, bien au-delà des Alpes.

Il y a juste vingt ans, Carlo Dionisotti regrettait que les éditions de textes émanant d’artistes ne fussent pas confiées à des philologues, pointant ainsi du doigt la faiblesse linguistique de certains travaux, pourtant méritoires par l’ampleur des recherches historico-artistiques. De nos jours encore, le choix de certains éditeurs de moderniser la langue des textes artistiques du Trecento et du Quattrocento est cautionné par certains historiens de l’art, qui voient trop souvent dans la fidélité diplomatique un obstacle à la lecture, plutôt qu’un véritable avantage pour la compréhension approfondie des textes et de leurs auteurs. Le résultat en est que les histoires de la langue italienne ne mentionnent que très rarement la langue des artistes. En revanche, une analyse menée sur les lettres des artistes qui nous sont parvenues permettrait d’apporter des réponses à des questions encore irrésolues : quelles sont les variables sociolinguistiques définissant la langue des artistes ? Quel est l’accès des artistes à une langue d’usage généralisé à toute la Péninsule, qui est au centre des préoccupations des premiers humanistes ? Quel est l’écart entre la langue des textes informels que sont les lettres et celle des textes programmatiques (discours, dialogues, traités) ? Comment envisager dans ce cadre la question de la diglossie entre vulgaire et latin ? De quelle manière circulent les termes et les concepts artistiques ? Peut-on pour chaque artiste identifier des traits linguistiques personnels ?

Or, des outils importants sont d’ores et déjà à la disposition de celui qui entend combler une telle lacune. D’une part, les éditions érudites du XVIIIe et du XIXe siècle, nonobstant leurs imperfections philologiques, offrent un échantillon suffisamment varié de documents épistolaires. D’autre part, il existe de recueils, anciens et modernes, dont le linguiste peut se servir (l’anthologie de Gaetano Milanesi [La scrittura di artisti italiani (secoli XIV-XVII), Florence, Carlo Pini, 1876], par exemple). Dans une forme adaptée aux normes actuelles, enfin, le projet EpistolART, en cours de développement à l’ULg, s’attèle, quant à lui, à la réédition intégrale de toutes les lettres de l’anthologie de Johann Wilhelm Gaye (Carteggio inedito d’artisti dei secoli XIV. XV. XVI, Florence, G. Molini, 1839-1840).

Corpus/méthodologie

Le corpus des lettres à étudier sera constitué en puisant aux anthologies et aux recueils cités ci-dessus, mais aussi en procédant à des recherches de première main dans les plus importantes archives italiennes (Mantoue, Ferrare, Modène, Venise). On intégrera donc les lettres déjà disponibles avec d’autres lettres, éditées ou inédites. Selon un sondage préliminaire effectué en préparation de ce projet, on peut déjà compter sur un corpus de plus de cent lettres, pour ce qui concerne les siècles XIVe et XVe. Les artistes concernés sont tantôt des personnages mineurs, tantôt de vrais protagonistes de la scène artistique italienne : Andrea Vanni (moitié du XIVe siècle), Lorenzo Ghiberti et Masaccio (1ère moitié du XVe), Ghirlandaio (2ème moitié du XVe) ne sont que quelques-uns des plus connus. À titre d’exemple, et pour donner aussi l’idée du « chantier  qui pourrait s’ouvrir, on peut noter qu’à l’Archivio di Stato de Mantoue sont conservées non moins de 25 lettres inédites d’ Andrea Manegna, peintre à la cour des Gonzaga dès 1460 (Gilbert Creighton, L’arte del Quattrocento nelle testimonianze coeve, IRSA, 1988, p. 36); à l’Archivio di Stato de Modène, dans le « Carteggio degli orefici », on peut trouver des lettres d’autres artistes actifs à la cour des Gonzaga à peu près à la même période (entre eux, le sculpteur Sperandio de Mantoue : Adolfo Venturi, Sperandio da Mantova, dans Archivio storico dell’arte, 1888, II, pp. 385-397: 387). Naturellement, le projet ne prétend pas à l’exhaustivité dans la recherche heuristique, mais ambitionne de constituer un échantillon suffisamment varié, tant par l’origine géographique des artistes que par leur connaissance des vulgaires de la Péninsule.

La méthode d’analyse de ce corpus suppose donc des éditions des textes philologiquement rigoureuses, à établir à nouveau lorsque les documents sont inédits, ou que la qualité des éditions disponibles est défaillante sur ce plan : il importe, en effet, que le linguiste puisse disposer de textes transcrits avec un respect scrupuleux de la graphie originale, ainsi que de tous les aspects codicologiques et paléographiques utiles à l’analyse linguistique.

Une fois ce corpus défini, chaque document sera classé par fiches contenant des méta-données précises: destinateur, destinataire, date et lieu d’envoi, typologie épistolaire de la lettre (minute, original, duplicata, etc.). Les textes seront mis à la disposition du public par une base de données analogue à celle qui est développée à l’Université de Liège pour le projet EpistolART.

L’analyse linguistique sera de type traditionnel : pour chaque lettre on procédera à un examen phonologique, morphologique, syntaxique, lexical, textuel. Les niveaux diatopiques, diastratique et diaphasique de la langue seront ainsi visés : a) l’étude de la variation dialectale sera très importante pour mesurer l’impact du toscan sur des artistes de provenances diverses ; b) du point de vue diastratique, il sera indispensable de tracer le profil sociolinguistique de chaque scripteur, surtout au départ de son usus scribendi ; c) sur le versant diaphasique, ce type de production écrite peut ouvrir de nouvelles vues sur notre connaissance de la langue parlée à l’époque dans différentes réalités géolinguistiques : surtout la confrontation entre ce type de documents et les écrits théoriques sur l’art nous donnera la mesure précise de la manière dont les artistes s’approprient peu à peu un langage technique et le façonnent au fil du temps. Une analyse de ce type peut enfin conduire à la définition de variables idiolectales.