Langue des artistes à la Renaissance italienne : pratiques langagières à la cour de Cosme Ier de Toscane

Gianluca Valenti, Chargé de recherches du FRS-FNRS

Dans le cadre d’un mandat de chargé de recherches F.R.S.-FNRS (2015-2018) et en étroite collaboration avec le projet de recherche EpistolART. La correspondance, lieu d’émergence de la figure de l’artiste à la Renaissance, Gianluca Valenti se propose d’analyser dans le détail la langue employée par les artistes gravitant autour de la cour de Cosme Ier de Toscane. Il s’agit là d’une génération d’artistes dont le rôle culturel fut sans précédent, favorisant par exemple la création de l’Accademia del Disegno, première institution savante consacrée aux arts visuels. Dans leurs stratégies d’auto-promotion, les artistes firent de la langue un outil privilégié de persuasion. Il s’agissait pour eux de faire valoir non seulement leur compétence d’hommes de métier, mais aussi d’intellectuels. Dans cette perspective, il est intéressant de déterminer dans quelle mesure ils s’efforcèrent d’assimiler les prescriptions grammaticales qui s’imposaient en Italie depuis la publication des Prose della volgar lingua (1525) de Pietro Bembo et d’analyser leur usus scribendi, les modifications de leurs choix linguistiques au fil de leur carrière, en fonction de leurs interlocuteurs et de leurs lectures.

L’appropriation de cette langue littéraire et de prestige, en effet, n’allait pas de soi, surtout à Florence, où Machiavel avait revendiqué dans son Discorso intorno alla nostra lingua (1524-25) l’efficacité et l’homogénéité du florentin contemporain, contre le plurilinguisme prôné par Castiglione, puis par Trissino, et contre la suprématie accordée par Bembo au florentin du Trecento. L’acquisition et l’emploi d’une langue cultivée, parfois même érudite, par des artistes qui voulaient affirmer leur statut d’intellectuels pour se soustraire à la condition d’artisans, ne fut ni immédiate, ni linéaire. Les lettres de ces artistes, témoins à la fois des usages vivants de la langue et de stratégies discursives et langagières parfois très sophistiquées, constituent par là même un observatoire privilégié.

En essayant de combler une lacune dans l’étude historique et sociolinguistique de l’italien du Cinquecento ce projet se fixe plusieurs objectifs. D’une part, par l’analyse systématique des traits graphiques, phonologiques, morphosyntaxiques et lexicaux des documents épistolaires, Gianluca Valenti compte identifier les usages linguistiques communs (technicismes, formules partagées à l’intérieur d’un réseau culturellement circonscrit, etc.) et individuels (usus scribendi, formes idiolectales, etc.) des auteurs ciblés. Cette analyse permettra en outre de mesurer les différences entre, d’un côté, le florentin et les variantes dialectales des auteurs concernés et, de l’autre, la langue décrite par Bembo.

D’autre part, puisqu’il est nécessaire, pour cette étude, de se pencher sur les documents originaux, la recherche conduira à la réédition de plusieurs documents, que les anthologies érudites du XIXe siècle constituant le corpus de base du projet soumettent trop souvent à des modernisations linguistiques, voire parfois à de véritables réécritures.

Enfin, une analyse plus fine sur les écrits ciblés donnera lieu à une réflexion plus générale et théorique, portant sur l’impact qu’un usage avisé de la langue italienne a eu sur la mutation du rôle de l’artiste à la Renaissance et sur sa redéfinition conceptuelle. En effet, bien que le latin fût encore à l’époque la langue des érudits et des humanistes, les artisans et les artistes, dont la formation était généralement basée sur l’apprendistato a bottega, ne s’exprimaient qu’en langue vulgaire. La parution des Prose leur a donc fourni la justification théorique et en même temps un instrument pour revendiquer un rôle social jusqu’alors réservé à ceux qui maîtrisaient le latin. La recherche ici proposée se focalise donc sur l’évolution de la langue italienne, au détriment de la latine, notamment parce que telle était la langue employée par les artistes de la Renaissance.

Par le biais de son approche interdisciplinaire, le projet vise à dépasser la simple communauté des italianistes et ambitionne d’apporter des réponses à des questions qui intéressent depuis longtemps les historiens, les historiens de l’art, les linguistes et enfin tous ceux qui travaillent dans le domaine de la pragmatique épistolaire.