Présentation

Forte de plus de 150 membres (56 permanents, 71 temporaires, 40 doctorants et collaborateurs scientifiques en affiliation principale), l’unité de recherches TRAVERSES fédère 16 centres de recherches de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège. Ses travaux s’inscrivent dans une double perspective : l’affirmation et le déploiement d’une vaste communauté de recherche rassemblant l’ensemble de ses membres sous une même bannière critique, d’une part; la promotion et le développement de projets situés au croisement des disciplines fédérées, d’autre part : philosophie, histoire, sciences du langage, arts et sciences de la communication, pour ne citer que les principales. Cette double perspective n’affecte en rien l’autonomie, la spécificité ni l’initiative de chacune des composantes de l’unité de recherches : elle en rend visible, au contraire, la cohérence épistémique et en favorise l’émulation.

TRAVERSES s’appuie sur une commune perspective critique, entendue à la fois comme démarche de réflexivité, comme volonté de dénaturaliser les évidences et comme ambition d’articuler les théories aux objets du monde d’hier et d’aujourd’hui.

TRAVERSES se définit donc au départ d’une communauté des regards et des intentions, et non sur le motif d’une spécialisation thématique, disciplinaire ou étroitement méthodologique. Cette perspective critique entend faire droit aux exigences d’intelligibilité et d’engagement qui fondent, en son principe, le projet des sciences humaines. Elle repose ainsi sur une série de positions critiques et méthodologiques qui distinguent TRAVERSES de nombre de centres de recherches à l’échelle nationale et internationale. En sa variété même, TRAVERSES se présente comme une véritable communauté critique de chercheurs ralliés aux quelques principes de pensée et de méthode énoncés ci-après.

1.1. Condition documentaire

Tout d’abord, la notion de document ou, plus généralement dit, celle de condition documentaire est au fondement des disciplines et des projets fédérés par l’UR.

Le document ne doit pas être ici considéré en sa seule matérialité, ni en son seul statut de témoignage, de même qu’il ne se confond pas, ni se réduit, à l’objet de nos recherches : il est, pour chacun d’entre nous, et en la diversité même de ses acceptions et de ses formes (textuelles, visuelles ou purement conceptuelles), l’instance médiatrice par quoi nos savoirs s’élaborent. En ce sens, il peut être considéré comme une catégorie opératoire en laquelle nos objets et nos pratiques de recherche s’unifient. Il établit sur un même horizon heuristique la variété, désormais non hiérarchique, des objets que nous examinons – et cela, une fois encore, sans préjuger de leur nature, de leurs différences, de leur importance relative, des régimes de sens et d’expression auxquels ils correspondent. En outre, la considération du document en cette qualité de catégorie opératoire permet d’éviter le cloisonnement des approches disciplinaires.

Il invite enfin à penser autrement le rapport à l’histoire en lequel chacune de nos disciplines se trouve engagée : l’historicité devient elle-même un opérateur critique privilégié, bien au-delà des seules fonctions de périodisation ou de contextualisation à quoi elle est généralement associée. Sa mise en œuvre permet, beaucoup plus largement, d’interroger la pluralité des déterminations en laquelle se rendent intelligibles les objets que nous examinons – déterminations indissociablement sociales, politiques, historiques, esthétiques, anthropologiques et culturelles.

Par ailleurs, l’objet est appréhendé dans sa totalité en tant que contenu signifiant, mais aussi en tant que forme faisant sens et réfractant les déterminations dont il est question ci-dessus. L’efficience sociale des pratiques signifiantes est inséparable des stratégies formelles qui les supportent, et inversement.

La condition documentaire, ainsi définie, invite à penser nos pratiques de savoirs comme des opérations de traduction et, indissociablement, de médiation. Il s’agit, non pas de décrire les choses telles qu’elles sont ou telles qu’elles furent, mais d’établir, entre les vivants et les morts, entre les temps, entre les régimes d’existence et d’expression, des relations d’intelligibilité sans cesse renouvelées. Nous plaidons résolument en faveur d’une science émancipée des apories objectivistes : non pas la fiction relative d’une science en surplomb, mais l’exigence critique, la modestie et l’ambition d’une recherche compagne ; une science humaine qui veut et qui ose penser avec, et non pas sur.

1.2. Théorie et pratique

La dimension médiatrice ou traductrice en laquelle s’anoblissent nos savoirs, rend possible l’extension de nos domaines de compétence et d’expérience. Nous considérons ainsi avec une particulière attention les porosités entre le penser et le faire, entre la « théorie » et la « pratique ».

Il s’agit, d’abord, de reconsidérer le système de triangulation qui établit en régimes distincts de qualification et d’expression la recherche, l’expertise et – si mal nommée ! – la vulgarisation. S’il est vrai, en effet, que chacun de ces régimes d’expression diversement situés en appellent aux mêmes impératifs de la traduction et de la médiation, alors les frontières qui conventionnellement les séparent perdent une grande part de leur étanchéité : chaque fois s’y trouve convoquée la totalité indivise des caractéristiques d’une recherche compagne adossée à la condition documentaire. Ainsi, par exemple, considérons-nous l’enseignement, en sa vocation et en ses exigences médiatrices, comme une activité de recherche à part entière.

Il s’agit, ensuite, de favoriser, lorsque l’occasion s’en présente, les modalités d’expression, de création et d’action à quoi nous conduisent, souvent, nos pratiques de savoir. C’est dans cette perspective d’un faire indissociable du penser que nous envisageons les expertises qui nous sont confiées, les partenariats que nous établissons avec de nombreuses institutions culturelles, sociales ou artistiques (musées, conservatoires, théâtres, etc.) ainsi que les activités critiques, littéraires, artistiques ou curatoriales que nous sommes nombreux à mener en parfaite complémentarité et continuité de nos recherches plus classiques.

1.3. Réflexivité critique

La cohérence méthodologique et épistémologique des recherches menées au sein de TRAVERSES est enfin soutenue – chacune des positions qui viennent d’être évoquées en témoigne – par une très forte exigence de réflexivité. Celle-ci, diversement déployée parmi les centres fédérés, fait de TRAVERSES un laboratoire privilégié pour penser la généalogie de nos savoirs et de nos pratiques scientifiques.

Les notions de « théorie » et de « critique » se voient dès lors dotées d’une signification particulière au sein des recherches menées par TRAVERSES. La théorie n’est pas qu’un ensemble de dispositifs abstraits généralisant l’expérience sensible ou rationnelle. Elle suppose, en accord avec son sens étymologique, la mise en œuvre d’un regard pluriel, inquiet, vigilant – le sens même d’une position critique qui se donne les moyens, à ses yeux indissociables, de l’intelligibilité, de l’engagement et de l’empathie.