Philippe Marçais (1910 – 1984)

MarcaisPh. Marçais naquit à Alger en 1910, où son père, William Marçais, avait fait la première partie de sa brillante carrière d’arabisant. Après avoir obtenu une licence de lettres classiques à la Sorbonne, puis le diplôme de l’École des Langues Orientales, il se dirigea vers des études d’ethnographie et de linguistique de l’Afrique du Nord.
 En 1934, il était nommé professeur à la Medersa de Constantine, avant de devenir, en 1937, directeur de la Medersa de Tlemcen. 
En 1948, il fut chargé de cours à la Faculté des Lettres d’Alger et soutint une thèse sur le «Parler arabe de Djidjelli». En 1953, il fut nommé à la chaire de «Langue et civilisation de l’Afrique du Nord». La même année, ses pairs le choisissaient comme doyen de la Faculté des Lettres d’Alger.
 En mai 1958, vivement encouragé par le Général de Gaulle, dont il avait été l’interprète et à qui il avait exposé ses conceptions sur l’évolution politique de l’Algérie, il se présenta aux élections législatives de novembre 1958 à Alger, où il fut élu par une forte majorité de musulmans, desquels il se sentait très proche depuis longtemps, non moins par son tempérament personnel que par son orientation scientifique.
 Après l’indépendance de l’Algérie, en 1962, il fut nommé professeur à Nantes, puis à Rennes, berceau de sa famille, avant de succéder, en 1964, à G.-S. Colin dans la chaire d’arabe maghrébin, à l’École des Langues Orientales, où son père avait jadis enseigné.

En 1967, il fut appelé à l’Université de Liège pour occuper la chaire de langue arabe, laissée vacante par la mort de H. Janssens. Il en assuma la charge jusqu’à sa retraite en 1980.
 Ph. Marçais avait étudié sous la direction des plus grands maîtres : son père, William Marçais; son oncle, Georges Marçais; Maurice Gaudefroy-Demombynes pour l’étude de la langue classique; Dhorme et Dupont-Sommer pour l’hébreu.

Quoique son information historique, littéraire et linguistique fût immense, Ph. Marçais n’avait rien du savant en chambre. Certes, la langue arabe, il l’avait étudiée dans la classe des plus grands maîtres, à Alger comme à Paris, mais il l’avait apprise aussi au contact vivant de ceux qui la parlent, là où on la parle, et telle qu’on la parle : sous la tente des bédouins de Libye, dans les postes isolés d’El-Milia, Sidi Aïssa, Bou Saâda. Peut-être est-ce à ces contacts directs autant qu’à son génie naturel qu’il devait d’aimer la société des gens simples, en qui il trouvait une vérité qui ne compose pas : en Égypte les felouquiers du Nil, au Cap Bon les potiers de Nabeul et les tailleurs de pierre de Dar Chaabane, ailleurs les paysans et les pasteurs, les ciseleurs et les charmeurs de serpents. Des oasis du Fezzan au rivage de l’Atlantique, il avait parcouru toutes les régions, détaillant l’infinie mosaïque des dialectes, curieux des moindres variations dans les façons de dire, mais plus encore attentif aux hommes qui les expriment. Aussi est-ce sans effort qu’il passait d’un parler à l’autre pour le grand étonnement de ses auditeurs de rencontre comme de ses élèves de l’École des Langues Orientales. Cette expérience unique faisait tout le charme et toute la richesse de ses leçons comme de ses conversations.

Car toujours chez lui l’érudition, pour profonde et variée qu’elle fût, s’effaçait devant la connaissance personnelle qu’il avait des êtres, des choses et des faits. Quelle témérité – folle pour tout autre que lui -, quelle tranquille assurance il fallait pour entrer dans la salle de cours et dire à ses étudiants: «De quoi allons-nous parler aujourd’hui ?» Il prenait un livre au hasard, l’ouvrait, lisait, traduisait, expliquait. Il travaillait «sans filet», disait-il. Mais il le pouvait, car, selon une autre expression, qui lui était chère, mais qu’il appliquait aux autres, «sa cartouchière était pleine».
Que l’on ne croie pas que ce grand savant tirât quelque orgueil ou vanité de sa naissance, de sa science et des hautes relations qu’elles lui avaient values. Par tout ce qu’il était, il illustrait à merveille le dicton latin : Quo doctior eo modestior. Après son père, il aimait à dire qu’on ne connaît pas l’arabe, on ne connaît que de l’arabe. En cette matière, avait-il coutume de dire, nous serons toujours des infirmes.
 Ph. Marçais a donné l’image d’un grand seigneur, qui met toute sa noblesse dans la simplicité et toute sa science dans l’humilité. Dans ses attitudes comme dans ses paroles, ni ostentation ni dérobade. Franchise, parfois abrupte, mais aussi générosité chaleureuse, fidélité aux idées comme aux hommes, courage dans l’adversité (car les épreuves ne l’ont pas épargné), droiture et dévouement, telles furent les grandes qualités de Philippe Marçais.

Bibliographie

1. Livres


Le parler arabe de Djidjelli (Nord constantinois, Algérie), Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient (Publications de l’Institut d’Études Orientales d’Alger, XVI), 1952, 648 p.
Textes arabes de Djidjelli. Introduction. Textes et transcription. Traduction. Glossaire, Paris, Presses Universitaires de France (Publications de la Faculté des Lettres d’Alger, XXVI), 1954, 240 p.
Esquisse grammaticale de l’arabe maghrébin, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, 1977, 284 p.
(en collaboration avec M.S. HAMROUNI) Textes d’arabe maghrébin, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, 1977, 158 p.
Textes arabes du Fezzân. Textes, traductions et éléments de morphologie rassemblés et présentés par Dominique CAUBET, Aubert MARTIN et Laurence DENOOZ, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, Fascicule CCLXXXI, Genève, Librairie Droz, 2001, 287 p.

2. Articles

«Remarques sur un fait syntaxique du parler arabe d’El-Milia», dans Actes du IIe Congrès de la Fédération des sociétés savantes de l’Afrique du Nord, Alger, 1936, II, p. 1047-1055.
«Contribution à l’étude du parler arabe de Bou Saâda», dans Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale, XLIV, Le Caire, 1945, p. 24-88.
«Texte en arabe parler de Sidi Aïssa (Sud Algérie)», dans Annales de l’Institut d’Études Orientales, VI, Alger, 1947, p. 195-218.
«Quelques changements de nombre en arabe parlé», dans Comptes rendus du Groupe linguistique d’études chamito-sémitiques (GLECS), IV, Paris, 1948, p. 49-52.
«L’articulation de l’emphase dans un parler arabe maghrébin», dans Annales de l’Institut d’Études Orientales, VII, Alger, 1948, p. 5-28.
«Document de dialectologie maghrébine: textes dans le parler berbère d’Akbou (Kabylie)», dans Mélanges William Marçais, Paris, éd. G.-.P. Maisonneuve, 1950, p. 234-242.
«Le mot hartani», dans Bulletin de liaison saharienne, l, 2, déc. 1950, p.15.
«Note sur le mot hartani», dans Bulletin de liaison saharienne, II, 4, avril 1951, p. 10-15 (1 carte).
«Calendrier folklorique (Guide de collaboration scientifique)», dans Bulletin de liaison saharienne, IV, 13, juin 1953, p. 2-6.
(en collaboration avec R. CAPOT-REY, A. PICARD, M. LELUBRE et A. CORNET) «Un glossaire des termes géographiques arabo-berbères. Enquête linguistique», dans Bulletin de liaison saharienne, I à XII, passim (avant 1960).
(en collaboration avec R. CAPOT-REY) «La charrue au Sahara (note préliminaire à une enquête collective)», dans Travaux de l’Institut de Recherches Sahariennes, IV, Alger, 1953, p. 39-69.
«Notes de sociologie et de linguistique sur Béni Abbès», dans Travaux de l’Institut de Recherches Sahariennes, XIII, Alger, 1955, p. 151-174.
«Les parlers arabes», dans Initiation à l’Algérie, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, 1957, p. 215-246.
«Réflexions sur la structure de la vie familiale chez les indigènes de l’Afrique du Nord», dans Mémorial André Basset, Paris, 1957.
«Quelques réflexions sur la nature de la foi musulmane», dans Revue de la Méditerranée (n° 85-86), Alger, 1959, p. 1-12.
Articles dans l’Encyclopédie de l’Islam, 2e édition, t. 1 (1960) : «Algérie V – Langues a) Les parlers arabes», p. 384-390.
 – «‘Ansara», p. 530-531. – 
«‘Arabiyya – 3. Les dialectes occidentaux», p. 597-601. – 
«‘Âshûrâ’ – II. ‘Âshûrâ’ (‘âshûrâ) au Maghrib», p. 726-727. – 
«‘Ayn, le mauvais œil», p. 809.
«La navigation arabe en Méditerranée», dans Revue économique française, n° 4, Paris, 1975, p. 153-161.
«G.-S. Colin», dans Arabica, XXIV (1977), p. 227-232.
«L’enfant musulman», dans A. THÉODORIDÈS, P. NASTER et J. RIES, L’enfant dans les civilisations orientales, Louvain, 1980, p. 159-167.
«La prière de demande dans la pratique religieuse populaire de l’Afrique du Nord», dans Actes du Colloque de Louvain-la-Neuve et Liège (22-23 novembre 1978), Louvain-la-Neuve et Liège, 1980, p. 401-408.
(en collaboration avec Fr. VIRÉ) «Gazelles et outardes en Tunisie. Reportage en parler arabe de la tribu des Mahâdhba», dans Arabica, XXVlII (1981), p. 369-387.
«Les rites d’initiation dans l’Islam populaire», dans J. RIES et H. LIMET, Les rites d’initiation. Actes du Colloque de Liège et Louvain-la-Neuve (20-21 novembre 1984), Louvain-la-Neuve, 1986, p. 389-394.
Traduction italienne («I riti di iniziazione nell ‘Islam popolare»), dans I riti di iniziazione, Milano, Jaca Book, 1989, p. 187-191.

Sources

Mélanges à la mémoire de Philippe Marçais, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, Paris, 1985, p. IX-XI (Avant-propos), p. XIII-XV (Essai de bibliographie).